11 mai 2014

N° 122 - Vous ne savez pas où est Caen ?


    J'entends à la radio que le Giro traverse l'Eire et l'Ulster. Pour une fois qu'ils font quelque chose ensemble, comme pour le 15 de trèfle, c'est plutôt bien, tu ne trouves pas? Pardon? Bon, alors, écoute, je t'explique : c'est en Irlande ; le 15 de trèfle, ce n'est pas au tarot, c'est au rugby ; et le Giro, ce n'est pas un fleuve, c'est du vélo. C'est le tour d'Italie. Ca y est, tu me suis? C'est clair, Bari, d'où ils vont continuer, ça fait un sacré bout depuis Dublin… Oui, prendre un ferry, ça doit être possible pour le peloton, mais l'eurotunnel, c'est moins sûr... En tout cas ils vont être dépaysés, parce qu'il n'y a pas de cottages dans les Pouilles. Pourquoi tu ris? Qu'est-ce que j'ai dit?

    Entre nous, ils auraient quand même pu se mettre d'accord avec le tour de France. Ah bon, tu ne savais pas que le nôtre va commencer dans le Yorkshire? Tu situes? Non, fous la paix à ton toutou... Le tour va partir de Leeds, in England. Ils pourraient au moins faire un bout de chemin ensemble, non? Bien sûr ! Surtout que ce sont les mêmes.

    Pour ça tu n'as pas tort : la géographie, la géopolitique, tout ce bazar, ça devient difficile à suivre, on y perd le nord et son latin. Tu vois, toi par exemple, tu n'avais pas encore imprimé que l'Irlande fait partie de l'Italie, ni que la France a absorbé le Yorkshire. Exactement : comme la Russie la Crimée. Remarque, d'un autre côté, nous aussi on cède pas mal de terrain, petit à petit. Regarde, il y a de plus en plus de Hollandais chez nous. Oui, rien qu'à l'Elysée, déjà. Et puis c'est plein d'Espagnols, à Matignon, à la Mairie de Paris…

    Et maintenant on va nous changer toute la carte de France. On va dégraisser le millefeuille. Tu dis? Ca tombe bien? A cause de ton régime, et de la crème? Justement, je t'explique pour la Normandie. C'est là que j'ai mes racines, tu le sais. Elle va peut-être annexer la Picardie. Eh bien, à propos de Racine, je te garantis qu'il y a des gens d'Amiens qui pourraient se retrouver Petit-Jean comme devant. Et qui pourraient se tirer en Suisse, tout bons apôtres qu'ils sont, en plaidant : "Tous ces Normands voulaient se divertir de nous" ! Tiens, tel qui rit vendredi, on ferait mieux de se méfier des Bretons. Figure-toi qu'il y a des chapeaux ronds à bonnets rouges qui trouvent que Cotentin et Côtes-d'Armor c'est bonnet-blanc et blanc-bonnet, et qui mettraient bien la main sur la Manche. Non mais, allo, quoi, on va où là? Rebaptiser la Vire et le Couesnon, passe encore, mais tu nous vois remorquer le Mont jusqu'à Isigny? Tout ça, tu peux me croire, ça n'est pas fait et ça va discuter ferme dans les chaumières !

18 avril 2014

N° 121 - Ponte et chaussé


J'entends à la radio que le pape François… (oui, François, comme François d'Assise ; étonnant, non, que celui-là n'ait pas eu plus tôt sa place au… Saint-Siège ?). J'entends hier que, fidèle à la tradition du jeudi-saint, le pape François s'est rendu dans un hospice, pour y laver cette fois les pieds d'une douzaine de pauvres gens, malades ou handicapés. Peut-être avaient-ils eu à cœur, pour que cela en vaille la peine, de ne porter depuis des semaines que les sandales du Poverello? Ou bien est-ce tout penauds qu'ils ont ôté leurs grolles, en s'excusant avec les mots de Félix Leclerc (oui, Félix, pas Michel-Edouard ; non pas Potin : Leclerc, le Québécois !) :

Moi, mes souliers ont beaucoup voyagé
Ils m´ont porté de l´école à la guerre
J´ai traversé sur mes souliers ferrés
Le monde et sa misère...

Ou bien les ont-ils gardées, méfiants, serrées entre leurs mains, en se souvenant, avec Guy Béart:

Dans la neige y avait deux souliers,
Dans la neige, qui étaient oubliés [...]
J´ai couru nu-pieds tant de chemins,
J´ai couru, je les prends dans ma main.
Je les chauffe, ils sont encore froids,
Je les chauffe en les gardant sur moi.
Ô miracle, les petits souliers,
Ô miracle, sont juste à mon pied !


Mais, le même jour, j'entends à la radio que, de temps à autre, un virtuose de la brosse à reluire s'installait dans un salon aux lambris dorés d'une annexe du palais pour y astiquer, lustrer, glacer les escarpins, derbys, richelieus et mocassins d'un mirobolant conseiller de notre président. Et là, je ressens comme un coup de pompe…


P.S. Autre titre possible : “Au culte, qui se perd”... Une autre idée ?

9 avril 2014

N° 120 - Post électoral


J'entends à la radio qu'il y a une ville, une petite ville. On n'en a pas parlé le soir des municipales. Une sous-préfecture de bocage, modeste. On dit :
    - Pourtant elle s'est vachement distinguée.
    - C'est normal, c'est normand.
    - Non, c'est du lard et du cochon.
Elle n'a pas de triple A. Les Moody's, les Standards & Poor's l'ignorent. Ils ne l'ont jamais notée ni dégradée. Elle n'a pas droit non plus aux cinq A de l'association amicale des amateurs d'andouillette authentique. On dit :
    - Celle de naguère, de Troyes, vaut-elle tripette ?
    - A Arras, la saucisse a six A, c'est sûr.
   - Et c'est la plus longue du monde : elle a fait le tour de la Grand-Place* !
On chipote là sur des chipolatas. La ville, la petite ville normande a un décuple V. Deux fois cinq, parfaitement. C'est le pays des vénérables et vaillants vétérans voraces de véritables viscères et ventrailles de vigoureux verrats virois. La petite ville s'est distinguée. En s'attribuant un V supplémentaire de victoire. C'est la commune de plus de neuf mille habitants qui Vire à gauche. La seule, en un seul tour. On dit :
    - Malheureusement, leur spécialité est de faire l'andouille…
et ça faire rire.
    - Mais leurs voisins de Villedieu restent à droite !
    - Là, c'est les cloches, et c'est aussi poêlant.

On reprend son sérieux. On en vient au coût des élections. Aux économies à faire. Voyez Kaboul. On a voté là bas aussi. Le dépouillement est en cours. 
On dit :
  - Ils ont la guerre, et pourtant ils participent, plus que nous.
  - Quel exemple... 
 - Mais il leur faut moitié moins d'isoloirs : les femmes viennent avec le leur. Leur dépouillement attendra. Et leurs cartes d'identité peuvent être imprimées en série, avec une seule et même photo. Il n'y a pas de petites économies.

22 mars 2014

N° 119 - Ni vu ni connu


J'entends à la radio… Je l'écoute à l'aube, sous la couette. J'écouette France Inter, en dormant en pointillés. La Charline du cinq-à-sept se mêle à la revue de presse de 8h30 et Bernard Guetta finit les phrases de Thomas Legrand... Pourtant j'entends, j'entends qu'on nous écoute. Au commissariat, les bretelles du planton doivent relier son oreillette à mon portable. Au Fort George G. Meade, Maryland, USA, un guy de la NSA ne perd rien de mes bavardages. Et le tableau de bord de mon blog repère des lecteurs-espions jusqu'en Russie et en Australie*.

On m'écoute, on m'épie, on me scanne. Les caisses du Miniprix enregistrent mes emplettes et les analysent, jour après jour. Le GPS me piste, il sait où j'erre, devant quel linéaire, près de quelle gondole. Un SMS m'alerte sur la promo du jour : sous mes yeux, trois camemberts faits à cœur pour le prix d'un. Mais j'ai une taupe dans la place, un employé au merchandising. Il m'avait prévenu et déjà mis trois lots de côté. Pour sa peine on ira boire ensemble un panaché Monaco. 

De toute façon j'ai maintenant un autre portable, rien que pour les courses, pour déjouer la traque. Justement, j'ai besoin d'un avis : "Allo Bismarck ? C'est Kossuth." Des pseudos, bien sûr. "Je prends un cookie ?"  C'est un code, entre elle et moi, pour coquelet rôti. (Penser à supprimer quand même le cookie cookie du navigateur. Et à enfiler mes gants pour payer en liquide, sans laisser d'empreintes sur les billets).


Je croise Madame G., une voisine, qui fait ses commissions elle aussi. Enfin, son robot. Un petit caddie autonome, bas sur roues, avec une tablette verticale de 12" à hauteur de poitrine. Sur l'écran, de l'index, elle me fait signe d'approcher, depuis son salon. Mrd…, elle m'a reconnu. Ma perruque afro et mon maquillage bantou n'ont pas dû tromper non plus les caméras. Au bureau du magasin mon profil-client est surement déjà traité par les ordinateurs. Les étiquettes électroniques on dû valser sur mon passage. Madame G. pose l'index sur ses lèvres. "Chut, pas de bonjour, pas de nom ! Vous pourriez m'attraper un pack de six Pernod-Ricard, là haut?" Je le mets dans son panier. Elle se floute et s'éloigne à petite vitesse. C'est un vieux modèle, sans bras télescopique.


En fait, aujourd'hui, elle fait les courses pour les Buisson, comme je les fais pour le père Lecomte. Un truc pour embrouiller grave les métadonnées. Tiens, je vais même lui prendre du rouge à lèvres et du mascara. Ca va faire du boulot à ces bavards du bureau !




* Hi, Malcolm !

12 mars 2014

N° 118 - Pas piqué des hannetons…


J'entends à la radio qu'on peut capter l'énergie des insectes. Je ne te parle pas de les griller à la poêle et de les bouffer, comme les Chinois, je te parle de récupérer toute l'énergie qu'ils gaspillent à tort et à travers.

Prends les bousiers. Tu en alignes une vingtaine, le cul en l'air, les pattes arrière sur une brochette de billes, un poil au-dessus du sol : tu as de quoi faire tourner une dynamo. Maintenant, gamberge un peu : tu empiles des milliers de plateaux de centaines de rangées de billes à bousier, tu as une centrale bousilectrique.
Pense aux fourmis. Il y en a tellement qu'elles pèsent plus lourd que nous. On pourrait s'en mettre chacun, on va dire, cinquante kilos de côté et les faire turbiner dans sa cave. Si tu vas au Palais de la Découverte, à l'exposition, tu vas voir des fourmilières en plexiglas, reliées par des autoroutes à fourmis. Ca couvre tout un hall, c'est plus animé qu'un réseau de trains miniatures. Tu peux faire la même chose chez toi, ou au sous-sol de ton immeuble. Et là, écoute-moi : tu gagnes de la place en remplaçant les routes par des tapis de course, comme dans ta salle de sport ; puis tu relies tous les rouleaux à un alternateur. Eh bien, tu peux fermer la chaufferie !

Bon, ça, ce sont des idées à moi, tu en fais ce que tu veux… Il y a des chercheurs qui pensent à autre chose. Ils s'intéressent au bruit des insectes et aux vibrations qu'ils produisent en volant. Avec des micros et des capteurs de pression ils veulent transformer les bourdonnements, les grésillements, les battements d'ailes ou d'élytres en courant électrique. Tu te rends compte ? Tu colles une boite à grillons sur ton téléphone portable, tu n'as plus besoin de chargeur… Tu poses deux ou trois récepteurs dans un olivier, les cigales alimentent ton lecteur de DVD. L'effet papillon, ce n'est plus de déclencher une tornade au Texas, c'est de faire marcher ton aspirateur !

Je te jure, c'est sérieux* : des essais vont bientôt commencer dans le Midi. Dans la campagne, en bordure des champs, près des ruches, en lisière de forêt, au bord des mares, partout, on va planter des rangées de fleurs artificielles, toutes équipées de micros et de capteurs miniatures. Alors, si quelqu'un a peur d'être enregistré par un Buisson, il vaut mieux qu'il reste chez lui…