4 février 2021

N° 255 - Crotte de brique



J'entends à la radio qu'on sait enfin pourquoi les wombats font des crottes cubiques. Le genre d'information qui vous fait du bien, au petit matin : enfin quelque chose d'inattendu, qui vous change des mutations du virus et de l'embarras du choix d'un vaccin ! Des cracks en dynamique des fluides ont compris comment le wombat contrôle l'élasticité variable de son colon pour parvenir à ce résultat. Ils en ont même conçu un modèle mathématique. Des éthologues prétendent que si les wombats s'astreignent à produire ces petits brownies c'est pour construire des murettes ou des cairns qui marquent leur territoire. Je n'en sais rien... Vous me direz que je n'ai qu'à retourner en Australie pour vérifier. C'est vrai qu'ils ont tellement d'animaux bizarres, là-bas, down under. Mais c'est loin ! Après tout, des wombats on peut en voir chez nous dans les zoos.

Mais ce matin j'entends aussi que la révolte gronde dans le Pas-de-Calais contre le projet d'une immense serre où l'on pourrait voir quantité de papillons et de toucans du Costa Rica ou du Brésil voler dans une jungle tropicale. Les contestataires trouvent cela aussi incongru qu'un bobsleigh au Sahara. Les plus déterminés défendent mordicus la biodiversité, mais sur place, dans son jus. Un jour sans doute ils exigeront que les wombats de Thoiry et de Beauval soient réintroduits chez eux, dans les forêts des New South Wales. Petit à petit il ne restera plus dans nos parcs zoologiques que des ânes du Poitou, des canards de Duclair et des chèvres de Monsieur Seguin. Pour les autres nous nous contenterons des documentaires animaliers de la télé (ceux de la BBC sont remarquables).

Une chose en entrainant une autre, nous serons bien heureux qu'il nous reste les VOD quand nous aurons rendu aussi l'obélisque aux Egyptiens, leurs masques du Quai Branly aux Papous et renvoyé la Vénus de Milo se faire voir chez les Grecs. Mais après tout n'est-ce pas ainsi que nous vivons depuis que nous sommes confinés ?



Références : Si vous vous méfiez des vérités alternatives, tapez par exemple "wombat cubique" et "serre berck" sur google...

 



20 janvier 2021

N° 254 - Pub !


J'ai entendu à la radio que le match que Toulouse devait jouer samedi dernier à Exeter et que je m'étais promis de suivre à la télé a été reporté à cause du variant anglais. J'en connais plus d'un, en fait j'en connais trois qui (s'ils lisent encore mes billets...) vont être ébahis par cette passion soudaine pour la coupe d'Europe de rugby... un jeu dont ils ont renoncé depuis longtemps à m'expliquer les règles. J'espérais en fait que le reportage, avant de se focaliser sur le match, me donnerait l'occasion de revoir Exeter. Et de raviver le souvenir d'un aller-retour d'une journée, vieux de quarante ans...

Je me suis levé tôt pour gagner Le Bourget et prendre place dans un bimoteur à hélices d'une dizaine de sièges. Exeter, dont je ne sais rien, ne doit donc pas être une bien grande ville. Le zinc vole pas très haut, mais longtemps, au-dessus d'une mer grisâtre. Exeter n'est donc pas juste en face, comme Douvres. Un black cab me mène du terrain d'aviation, comme on dit, jusqu'en ville par une petite route sinueuse, presque un chemin creux. Les pancartes des carrefours donnent la direction de Cornwall, autant dire leur Finistère. 

Je suis accueilli dans des bureaux neufs et clairs par deux solides gaillards décontractés, col ouvert et teint hâlé, une paire de costauds aux gabarits de deuxième ligne : les deux associés d'un petit bureau d'études longtemps basé en Rhodésie qu'ils se sont résignés à rapatrier en Angleterre, mais côté sud et le plus loin possible du Greater London. Ils travaillent sur un projet d'usine de pâte à papier en Tanzanie qui suppose d'ouvrir des kilomètres de routes forestières en montagne. Il y faudrait pas mal de murs de soutènement et c'est pour ça que je suis là. Nous déplions des plans, comparons des tracés, parcourons des planches de profils en long et en travers, repérons les tronçons où il y aurait des choses à faire. Nous consultons les sondages, les études de sol. L'heure tourne... 

"Hey guys, aren't you hungry" ? Je ne dis pas non : le petit déj que j'ai expédié à l'aube est loin... Les deux colosses et moi marchons trois minutes et débouchons devant la cathédrale : une surprise, un bijou gothique flanqué d'une grosse tour normande, posé en biais sur une large pelouse. Et, autour, des façades à pan de bois, des encorbellements, des bow-windows à tout petits carreaux. 

Nous pénétrons dans un pub où tout, depuis la façade aux poutres de bois sombre, a une touche médiévale. Mes deux bodyguards m'entrainent vers le comptoir où je me laisse tenter par une bière. Le barman actionne ses leviers de bronze et nous sert trois grandes pintes de strong bitter ale dorée. Nous buvons à bonnes lampées. Les deux malabars me racontent des histoires de safari, me demandent ce que je connais de l'Afrique ; c'est sympa... Quand ils commandent une deuxième pinte, j'essaie de décliner : "It's too much for me"... Ils insistent : "You can't refuse, Peter, indulge yourself" ! Deux pintes, ça va chercher dans les un litre, un litre et demi, non ? Je n'ai pas leur coffre, moi ! Mais va pour deux pintes... Les choses s'embrouillent un peu, mais il fait bon dans ce pub, qui sent le bois, le cuir, le whisky... "Now, let's have lunch" ! Ca, ça n'est pas de refus. Les deux balèzes se concertent sur le menu. Le barman pose bientôt une soucoupe devant chacun de nous, sur le comptoir. Il y sert une espèce de croquette, ovale comme une madeleine. Disons un genre de pudding, un agrégat de miettes de viande, de grains de céréales ou de riz brun, de bribes de légumes et de pickles. En tout cas, faute de couverts, ça parait assez compact pour être pris entre deux doigts. Alors, en attendant que le serveur prépare l'une des tables basses entourées de fauteuils (où il ne sera pas facile de manger sans se tacher...) prenons ça pour un premier hors d'œuvre, un amuse-gueule. Mes deux armoires à glace n'en font qu'une bouchée. J'en fais deux, par précaution. 

"One more beer, Pete" ? / "Oh no, thanks" ! / "Then, back to work" ? Et... nous retournons au bureau ! Quoi, c'était ça le lunch ? Mais de quoi nourrissent-ils donc leur carcasse, ces deux foutus hercules ? Comment parviennent-ils à subsister ne serait-ce qu'une journée ? Après un tour aux toilets (dites, deux pintes...) il reste à parler appel d'offres, acheminement du matériel, assistance technique, faire un rouleau des plans qu'on n'a pas le temps de plier, et filer : "See you" ! 

Dans la petite aérogare il faut se peser avant d'obtenir sa carte d'embarquement, histoire sans doute de bien équilibrer l'appareil. Je me retiens de dire à l'hôtesse : "Je suis moins lourd que ce matin". Le mauvais temps sur la Manche chahute le coucou, aussi le pilote rappelle aux passagers que des sacs en papier sont à leur disposition. Je me demande vraiment ce que je pourrais en faire... Tout à l'heure il faudra retrouver la voiture, ronger son frein sur l'autoroute et la N12, et espérer qu'on m'aura gardé un petit quelque chose pour diner... 



P.S. Quand les rouge et noir de Toulouse pourront enfin aller jouer à Exeter, qu'ils n'oublient pas d'emporter quelques boites de cassoulet...




4 janvier 2021

N° 253 - Bon jour, bon an


Le hasard, hier, m'a fait mettre la main sur un livre rangé depuis longtemps sur une haute étagère de la bibliothèque, avec d'autres volumes à dos de cuir vert où les noms de Du Bellay, Ronsard ou Rimbaud brillent en lettres d'or. Mais je n'avais sans doute encore qu'à peine feuilleté les œuvres complètes de François Villon... Le livre s'est ouvert au milieu, sur un rondel. La lecture des vers en vieux françois n'est pas des plus aisées et, Gutenberg n'étant pas né, des copistes ont pu prendre des libertés avec l'original. Aussi, devant l'actualité surprenante de ce rondel XXIV, je me suis permis de l'adapter un peu pour présenter ici mes vœux à mes fidèles lecteurs et lectrices.

Bon jour, bon an, bonne semaine,
Bonheur, santé, liesse prochaine,
Que tout aille de bien en mieux
Et joies d'amour pleuvent des cieux.

Recevez d'eux, en bonne étrenne,
Dame encor plus belle qu'Hélène.
Toujours d'argent la bourse pleine,
Vivez longtemps... sans être vieux !

Bon jour, bon an, bonne semaine !
Après tant d'heures incertaines
Vienne la chance souveraine
De nous retrouver en des lieux
Où nous nous puissions voir, joyeux,
Sans plus de crainte ni de peine.
Bon jour, bon an, bonne semaine !


Je m'aperçois cependant, en relisant ces vers, que si mes lecteurs peuvent en faire leur miel, mes lectrices n'y trouvent probablement par leur compte. Il est vrai que Villon n'avait sans doute pas autant que moi souci de l'égalité des genres. Alors, voici pour vous, gentes dames, une autre mouture de la seconde strophe : 

Recevez d'eux, en bonne étrenne, 
Amis galants, mais sans bedaine,
Toujours d'argent la bourse pleine. 
Vivez longtemps, faites envieux !


Sur ce : bonne année ! 


Voici quand même, pour que vous jugiez de ma fidélité, la version originale de ce rondel XXIV attribué à François Villon, poète né en 1431 dont la trace s'est perdue en 1463 après moult méfaits...

Bon jour, bon an, bonne semaine,
Honneur, santé, joye prochaine, 
Perseverer de bien en mieulx 
Et joye d'amours vous doint Dieux ;
Ce jour present, en bonne estraine,
Dame belle trop plus qu'Helaine ;
Tousjours d'argent la bourse plaine ;
Vivre longtemps sans estre vieulx ;

Bon jour, bon an, bonne semaine.
Après ceste vie mondaine,
Avoir la joye souveraine :
De là ravis lassus ès cieulx,
Où nous nous puissions veoir joyeux
Sans jamais sentir grief ne paine ;
Bon jour, bon an, bonne semaine.

Statue de François Villon dans le square Paul Langevin, à Paris, à l'angle de la rue des Ecoles et de la rue Monge. 

 

14 décembre 2020

N° 252 - Tribut révérenciel


J'entends à la radio les mots que martèle un slameur de talent et les waouh de ses fans, qui aimeraient peut-être scander à leur tour :

Vade retro covid, virus pestilentiel !
Epargne-nous, Véran, ton débit torrentiel,
Tes chiffres inquiétants, précis et séquentiels,
Qui croissent chaque jour d'un pas incrémentiel
Et forment un graphique au galbe exponentiel
Toujours plus éloigné d'un tracé tangentiel...
Désertons sur le champ nos nids résidentiels
Négligeons, l'air de rien, les gestes prudentiels
Sans plus nous imposer le choix pénitentiel
D'éviter les endroits aux afflux démentiels
Et ne plus fréquenter que ceux, confidentiels,
Où l'on échappe encore au tout concurrentiel.
Résistons de pied ferme au tri différentiel
Entre le quotidien, sérieux et substantiel,
Et le facultatif d'ordre préférentiel :
Le rêve, les loisirs et l'événementiel.
Zappons, zappons ce mot, ce mot présidentiel
Mot fâcheux d'un laïus, blabla circonstanciel
Prononcé de là-haut en mode distanciel.
Vive Grand Corps Malade, homme providentiel,
Qui remet à l'honneur le bon référentiel
Pour qu'on désigne, enfin, ce qui est... essentiel*.


Ouais... Mais, en attendant, restons très, très prudents !


*Voir : https://www.youtube.com/watch?v=NencPkx7qgY

30 novembre 2020

N° 251 - Circuit court

 

J'entends à la radio que nous n'aurons bientôt plus besoin d'aller ni chez le boucher ni au supermarché pour acheter du beefsteak. Le louchebem1 commence d'ailleurs à se faire de la bile. Non, non, je ne te parle pas de steaks végans tout en pousses de soja et sang de betterave. Nous ferons de l'élevage nous-mêmes, à la maison. On s'en inquiète grave, tu penses, dans les chaumières du Charolais comme dans les bergeries de Haute-Provence... Parce que toute la filière est concernée, chevillards et équarisseurs compris. Mais non, ne crains rien, nous n'aurons pas à nous charger de ça. Et que nous n'ayons pas le moindre bout de terrain ni même un jardin n'est pas un problème. Je te l'ai dit : nous ferons de l'élevage à la maison. Eh bien... où tu veux : à la cave, dans le garage ou un coin de placard. Mais qui te parle d'installer un clapier sous la télé ? Il n'est pas question d'élever des animaux ! C'est fini, ça, de sacrifier de pauvres bêtes pour les bouffer. Il s'agit d'élever de la viande, seulement de la viande. Et rien que des bons morceaux, juste ce qu'il nous faut, au fur et à mesure des besoins. Ca ne prend pas de place du tout.

Je crois que tu es déjà un peu au courant des méga-burgers de viande cultivée ? Oui, la viande obtenue à partir de cellules souches d'onglet ou de rumsteak, incubées et marinées dans du sérum de fœtus de veau. D'accord, ça ne te fait pas trop envie, je te comprends. Tu aimerais pouvoir au moins choisir la race du bœuf, l'âge du fœtus, tout ça...

Mais c'est déjà de l'histoire ancienne, c'est dépassé. Maintenant tu n'auras plus aucun souci, ni de traçabilité ni de maltraitance : tu vas élever toi-même des cellules prises sur tes propres joues, avec un grand coton-tige, façon covid. Puis tu les laisses proliférer, foisonner, pulluler dans un bouillon de sérum périmé, le tien tant qu'à faire. Et quelques semaines plus tard, à table ! Tu dégustes ta joue, oui ta joue, en miroton, aux carottes nouvelles et aux petits oignons. Bien sûr, une fois que tu t'es fait la main, tu peux te grattouiller ailleurs, essayer ton jarret, ton dessus de côte, ou ton gigot... Et proposer d'y goûter. Imagine un peu nos amis, Désiré, Léonor, toute la bande2 qui vient diner... A qui tu demandes d'identifier celui de tes abattis d'où provient ta daube. Un triomphe ! Evidemment ils veulent tous s'y mettre. Et de soirée en soirée, ici nous partageons du Pamphile en brochettes, là nous nous taillons des bavettes de Marinette. Halal, kasher ou pas, ça n'est plus en question : nous nous entre-bidochons joyeusement dans les plus conviviales des barbacchanales !3


En amuse-bouche


1. Si tu ne connais pas ce mot, je te laisse chercher tout seul...
2. De vieilles connaissances, depuis les n° 146, 153...
3. Je n'invente rien (ou presque) : ce mode d'autoreplication comestible fait l'objet du projet "Ouroboros steak", du nom du serpent mythique égyptien qui se bouffe lui-même par la queue (option facultative).