13 mai 2015

N° 144 - Au pays da-ga-da jargon *


Je comprends à la radio... Enfin, je comprends que d'après ma radio, et le radiologue, mon bas du dos cumule lombodiscarthrose évoluée, rétrécissement canalaire et rectitude sagittale. Bon, dit comme ça, cela peut sembler préoccupant. Voyons, lombodiscarthrose... Lolita, lolo... non, rien au Robert. Mais pas de problème : avec l'internet on n'a plus besoin de faire l'internat. Reste que pour faire toubib il vaut sans doute mieux être germanophone : parce qu'en bon français on pourrait se passer d'inverser un mot à rallonge pour nommer une arthrose des disques lombaires, non ? Continuons : quoi sur canalaire ? Camping-gaz, canadair... pas plus de canalaire que de fumée sans feu. Passons, je finirai par trouver un tuyau. Pour rectitude, pas d'inquiétude, ce n'est pas un symptôme de décrépitude ou d'inaptitude à une certaine amplitude de mouvement. Le mot est en désuétude mais j'ai la quasi-certitude qu'il décrit une attitude, droite, ferme, sans obliquitude ni sinuositude, comme dirait... qui donc, déjà ?  Par contre, sagittale... S'agit-il de s'agiter ? Mais est-ce prudent quand on est un peu raide ? Ah, voila, j'ai trouvé ! Cela signifie : "suivant le trajet que fait une flèche traversant le corps d'avant en arrière". Personnellement, je l'avoue, je ne sais pas quel effet ça fait. D'arrière en avant non plus d'ailleurs. Je me contente, de temps à autre, d'une petite douleur fugace en haut de la fesse gauche. Mais, dites-moi, pour faire toubib, est-ce qu'il faut aussi avoir fait la guerre de cent ans ? "Jeanne, au secours !" comme beugle l'autre1...

Bon, ne vous croyez pas obligés de me plaindre. Mon cas n'a rien d'alarmant ni d'étonnant : c'est l'usure, la vieillerie... Il faut bien se faire une raison : dans quelques semaines on ne me prêtera plus d'albums de Tintin à la bibliothèque et, d'après Sardou, je ne risquerai plus d'attraper la maladie d'amour. C'est un cap à passer. Que dis-je, c'est un cap ?... Mais je ne m'en fais pas, ça va se tasser, comme mes disques intervertébraux. Et puis, promis-juré2, je vais faire un peu d'exercice. Je vais me livrer à des pratiques de translation, me mouvoir en stabilité subhorizontale dans une enceinte hydrostatique normalisée, ou produire de la vélocité sur une trace curviligne fermée en périmètre sylvestre3. Aussi ce n'est pas avant une quinzaine d'années, au minimum, que vous me rencontrerez peut-être, perclus et claudiquant, cagneux et déjeté, bancal et tortu, cramponné au caddie qui m'aidera à déambuler clopin-clopant. Et il faudra bien trois quinquennats de plus à F. Hollande avant que je n'aie une raison de lui causer de mes rhumatismes, comme F. Castro.





* Une réminiscence de Boby Lapointe et... Aragon.
1 Si vous ne l'avez pas vu, regardez https://www.youtube.com/watch?v=KhAy2EuOWSw, ça ne dure que 3 secondes.
2  Pas sûr...

29 avril 2015

N° 143 - A ouïe de nez


Je sens à la radio... Ah, je ne vous avais pas dit ? J'ai trafiqué mon radioréveil. Vous avez entendu parler de la médaille du petit Guillaume Rolland*, au Concours Lépine ? Eh bien, je me suis bricolé un radioréveil-olfactif ! 

Bon, ce n'est qu'une version bêta. La base de données qui associe des parfums aux mots que diffuse mon poste n'est pas encore tout à fait au point. Les premiers essais, je le reconnais, ont été un peu décevants. Au début, par exemple, avec Léa Salamé j'avais tout de suite une odeur de saucisson. Quant aux interviews du Ministre des Finances, ils s'accompagnaient soit d'une senteur de bonbon des Vosges, soit d'effluves de bière, je veux dire de cercueil. Alors j'ai compris qu'il fallait laisser à l'appareil le temps d'interpréter au moins trois indices.

J'ai su que je touchais au but quand, écoutant la bénédiction du Pape, urbi et orbi, je me suis senti en odeur de sainteté. Enfin, celle de sa sainteté. En notes de tête : encens et myrrhe, incontournables ; en notes de cœur : baume de saint chrême et moucheron de cierge ; puis en notes de fond, sa touche personnelle : fumet d'asado a la cruz et essence de yerba mate**.

Maintenant ça marche ! C'est idéal pour se mettre au parfum. Tenez, ce matin c'est une forte odeur de cramé qui m'a fait ouvrir l'œil. Inquiétant : le détecteur de fumée n'avait pas bronché. Mais, normal : je sentais les infos de Tchernobyl, où la forêt brule, et de Baltimore, où des émeutiers incendient des voitures. Aussi quand l'envoyé spécial, en s'excusant qu'il y ait de la friture sur la ligne, a dit que la police utilisait des grenades au poivre, je me suis pincé le nez. Après, quand j'ai repris ma respiration, j'ai d'abord cru que mon appareil aussi avait grillé. J'ai reniflé un peu. Rien... Mais j'ai tout de suite été rassuré : il était question des millions planqués par Le Pen. Et l'argent, lui, n'a pas d'odeur.




** L’asado (grillade ou rotissage) est presque le plat national de l’Argentine. Un processus de cuisson fréquent est l'asado a la cruz où les viandes sont soutenues verticalement au dessus des braises par une armature en forme de croix. Quant à la yerba mate (ilex paraguariensis) cultivée principalement en Argentine et au Paraguay, elle est parfois appelée "thé des Jésuites".



10 avril 2015

N° 142 - Mamamouchi


J'entends à la radio que M. Boubakeur souhaite davantage de mosquées. Cela soulève l'émotion, tant sur le web qu'au café du commerce... Il se trouve que j'ai mis hier la main sur une missive ancienne, oubliée (peut-être par l'éditeur des lettres persanes ?) au fond d'un vieil écritoire. C'est l'occasion de la citer.


Lettre XXL (1). De Usbek à Nizam, à Ispahan.                 

Tu ne le croirais pas peut-être : le peuple de France n'est soumis au caprice d'aucun monarque. Les habitants de ce pays désignent eux-mêmes le calife et les vizirs auxquels ils confient, pour un temps, la charge de les régenter. Mais ceux-ci n'exercent point cet office avec tant d'étendue que nos sultans, parce qu'ils ne veulent point choquer les mœurs et religions du peuple. Leur calife ne contraint pas les Français à partager une même dévotion. Il n'a cure qu'ils soient, au gré de leur fantaisie, chrétiens, mahométans, israélites ou impies, tant que cela ne contrarie pas l'exercice de son gouvernement.

Cependant je vois ici que la religion est moins un sujet de sanctification que de discussions sans fin, car il faut choisir entre les cérémonies de mille confessions, toutes chargées d'une infinité de pratiques incommodes. On débat d'abord en quelle posture il faut se mettre : celui-ci veut que je prie sur mes deux genoux, celui-là en branlant du chef et cet autre à croupetons. On dispute aussi de ce qui est mangeable. Un vendredi qu'un aubergiste me servait un civet, trois hommes qui étaient auprès de là m'intimèrent de jeûner plutôt que de courroucer Dieu aux motifs que : pour celui-ci l'animal était immonde, pour celui-là il était mort étouffé et pour cet autre ce n'était pas un poisson. Pourtant un gentilhomme chez qui je pus enfin diner à mon appétit m'assura qu'on rivalise ici en même temps à qui observera le moins la religion qu'il prétend professer. Il me dit : questionnez cent personnes qui vivent en ce pays ; la moitié se déclareront chrétiens : quarante-huit comme papistes et deux comme réformés ; vous trouverez encore six mahométans, un israélite puis deux ou trois adeptes de croyances d'Orient ; les quarante autres se flatteront d'être sans dieu ni diable. Mais alors que trois des six mahométans suivent avec zèle les préceptes de l'Alcoran, seulement six des quarante-huit soi-disant catholiques se rendent ordinairement aux offices (2).

J'avais ci-devant ouï conter des choses que je balançais à croire : nombre des cinquante mille églises, basiliques ou cathédrales, abbatiales, chapelles ou collégiales de ce pays ne sont plus utilisées ; en même temps on n'y trouve pas deux mille mosquées ou couverts de fortune où les mahométans puissent prier. Aussi fis-je à mon hôte cette réflexion : ce pays ne manque pas d'artisans et de manouvriers adroits à faire promptement d'un jeu de paume une salle de concert, ou changer en un tournemain les décors de la scène de l'Opéra, non plus que, prestement et trois fois la semaine, transformer le foirail de Saint-Germain en terrasses pour les maisons de café. Ne sauraient-ils point pareillement déranger quelques accessoires pour qu'un même édifice accueille le vendredi les dévotions des mahométans, le samedi le culte des israélites et le dimanche les offices des chrétiens, de sorte qu'ils y glorifient le même Dieu tour à tour ? L'Etat, qui a l'intendance de ces lieux, pourrait-il mieux faire montre de sa neutralité, comme ceux qui consentiraient à ce partage le feraient de leur charité chrétienne ?

Là mon hôte parut saisi d'incrédulité, puis il se prit à rire en demandant, la main sur mon épaule : comment peut-on être Persan ?

A Paris, le 10 de la lune de Saphar, 2015.

                                                                                 
(1) Simplement parce que c'est... un peu gros.
(2) Ca, c'est sérieux, cf :

31 mars 2015

N° 141 - Troubles auditifs


J'entends à la radio, j'entends… Au fait, j'ai entendu quoi ? Je ne dormais pas, pourtant. Enfin, il me semble... Je n'ai pas entendu les deux Alex : ni l'Alex Taylor polyglotte, ni l'Alex Vizorek de Wallonie. Et puis je n'ai rien retenu des journaux de Patrick Cohen. Rien non plus des billets éco. J'ai même dû zapper le Pop and Co de Rebecca Manzoni et l'édito de Thomas Legrand. J'ai loupé aussi l'invité de Léa Salamé. Ce n'est pas possible : je n'ai aucun souvenir du billet de Charline ! Charline comment déjà ? Ivanhoé, ou quelque chose comme ça. Oui, Vanhoe, Vanhoenacker. Bon, bientôt Bernard Guetta, avant Bruno Duvic...

Mais qu'est-ce qu'il se passe ? Ah, j'y suis ! Bon dieu mais c'est bien sûr, j'avais oublié : on est passé à l'heure d'été. Tout est décalé. Là, en fait, c'est déjà le tour d'Augustin Trapenard et de son boomerang culturel, comme il l'appelle. Tiens, il y a de la musique. Bof, pas terrible... On dirait un vieux moteur deux-temps... Qu'est-ce qu'il dit le chanteur ? I'm waiting for the man (1). Bah, oui, on t'attend Augustin ! Quoi, une autre chanson ? Enfin, si on peut dire, il ne chante pas celui-là, il récite. Froid au cœur... s'en est allée... rond dans l'eau...(2) Bon, je ne comprends rien mais ça a l'air d'être en français, c'est déjà ça... Mais l'Augustin, c'est clair, il a une panne d'oreiller. Il doit encore hiverner. Ils pourraient quand même présenter des excuses, à France-Inter. Et allez, encore une musique, sans transition. Dites donc, ça n'est pas récent, ça. En tout cas je le reconnais : c'est Dutronc. On nous cache tout, on nous dit rien (3). Ca, tu l'as dit, bouffi ! Ah, enfin, quand même, voilà quelqu'un qui cause : En raison d'un appel à la grève...

Non, ce n'est pas vrai ? Au moins dix jours que ça dure ! Deux fois, oui deux fois sans François Morel le vendredi. Elle n'en finit pas leur grève, à la maison ronde. Ils ne sont pas quatre au boulot. Et on s'étonne que les électeurs n'aillent pas voter ! Ce n'est pas parce qu'ils rechignent à voter bleu dans l'espoir que les roses deviennent plus rouges. Ni qu'ils hésitent à voter rose pour éviter que le bleu vire au foncé. Ni, ni qu'ils ne voient pas pourquoi se déranger pour voter blanc. Depuis deux semaines les fidèles de France-Inter, enivrés de chansons inédites, de tubes démodés et de musiques inconnues, sont scotchés au poste. Ils sont rivés au jukeboxe qui écoule un sacré stock de microsillons 30 cm et de vieux vinyles 78 tours. Pas surprenant qu'il y ait eu 50% d'abstentions : les auditeurs de France-Inter n'étaient même pas au courant des élections...




Extrait de la "Playlist musicale" du lundi 30 mars entre 7h et 9h.
1.   The Velvet Underground - I'm waiting for the man
2.   Daniel Darc - My baby left me
3.   Jacques Dutronc – On nous cache tout on nous dit rien.


19 mars 2015

N° 140 - Nom de nom


J'entends à la radio que le maire de Béziers a débaptisé la rue du 19 mars. Pas pour l'appeler demain Rue de l'Eclipse ou Rue du Printemps. A la place du cessez-le-feu de 62 en Algérie, il a mis le nom d'un baroudeur qui s'y était "illustré". Mais il a peut-être d'abord pensé à Charles Martel...

Quitte à en revoir les panneaux, constatons que cette ville pose un problème de moralité publique. Parce que si le chemisier consacre le plus clair de son temps aux chemises, le gazier au gaz et l'éclusier à l'écluse, on est en droit de se demander : c'est quoi la principale activité à Béziers ? Il faut changer ce nom ! Revenir aux origines, remonter à la souche, Baeterra, ou Béterre en bon français. On comprendrait au moins d'où vient le nom des Biterrois. Sauf que, pardonnez-moi, celui-là aussi est à censurer ! Ce sont vraiment les rois de l'indécence... Sans compter que le nom du maire n'est pas terrible non plus. Tout ce qui se termine en nard est rarement valorisant. Tenez, deux ou trois exemples : combinard, geignard, pinard... Mais vous en connaissez certainement d'autres. Il vaudrait mieux changer aussi le nom du maire. Ou alors changer de maire.

Par contre il y a un nom qu'il faut conserver et honorer à tout prix, n'en déplaise aux toubibs de la famille et de nos amis : c'est celui de Marisol Touraine. C'est un nom qui fleure bon le printemps et l'été à lui tout seul. Touraine, c'est le jardin de la France, c'est la renaissance... Citons au moins Balzac : "Honte à qui n'admirerait pas ma joyeuse, ma belle, ma brave Touraine dont les sept vallées ruissellent d'eau et de vin" !  Et Marisol : mar y sol... Dans Marisol il y a le ciel, le soleil et la mer ! Aucun nom ne symbolise mieux toute la douceur, la variété et le charme de notre pays, de son climat et de ses paysages, depuis ses prairies, ses rivières, les châteaux de nos villages jusqu'aux rochers, aux falaises, aux plages de nos côtes. Nulle autre que Marisol, avec ses yeux immenses et fascinants, ne pourra mieux incarner la Marianne de nos mairies quand les bustes de Mmes Bardot et Casta auront cessé de plaire. Je soutiendrai cette candidature avec assurance aux tiers payant, provisionnel, mondiste ou temps pédagogique, sans m'inquiéter de la grosseur des tiers, je m'en fiche comme du quart. Et je me glisserai sous sa couverture médicale universelle. C'est bien comme ça qu'on appelle la grande feuille de papier d'aluminium en or qu'utilise le SAMU ?