3 septembre 2012



N° 88              Plus vite chauffeur !

 
J'entends à la radio des signes de grande impatience. On s'inquiète, on s'énerve, on se fait du mouron. On répète à l'envi qu'il est grand temps de s'y mettre ; qu'il faut se réveiller, se dépêcher, s'activer, se grouiller, se magner. On appelle à se décarcasser, se bouger, se remuer le popotin, ventre à terre, maintenant et fissa. On exhorte à mettre la gomme, à écraser le champignon, pied au plancher, à fond la caisse ; à mettre les gaz, plein pot, à fond les gamelles, à toute berzingue ; à actionner le levier du changement… à vitesse grand V.

Il y a quelques jours on se demandait si le patron n'avait pas pris gout au farniente au bord de la grande bleue. Si, pénard, il n'était pas encore à paresser, lézarder, peigner la girafe, glandouiller ou coincer la bulle. A tirer au flan et se la couler douce, à enfiler des perles et se faire du lard en se tournant les pouces. On craignait qu'aux appels trop pressants il ne réponde : 

Aujourd'hui peut-être, ou alors demain.
Ce sacré soleil me donne la flemme
Je déciderai... té : après-demain
Et si je peux pas décider moi-même
Je demanderai à l'ami Sapin
Qui décidera aussi bien lui-même.
Ce n'est pas qu'on soit feignant par ici
Mais il fait si chaud dans notre Midi... (1)


Dieu merci, les dernières nouvelles sont rassurantes,

Car voilà l'gros Bill
Qui rentre au p'tit trot,
Tout le long de l'ile au long de l'eau...
Il va vers la ville
Sans se presser trop
Tout le long de l'ile au long de l'eau...
"Angela ! ... O-ho !
Me voilà !... O-ho !
J'te verrai bientôt
Grâce à mon cheval docile
Qui s'en va d'un pas tranquille
Tout le long de l'ile au long de l'eau." (2)


Il avait juste pris deux semaines de vacances. Normal. Et peut-être adopté la devise de l'empereur Auguste (qui a plutôt bonne réputation dans le métier) : Festina lente ! (3)

Ou reçu ce tweet du poète latin Publius Syrus : "Le temps de la réflexion est une économie de temps."

 
(1) "Aujourd'hui peut-être", une vieille chanson (1946 !) de M. Sicard et P. Durand, interprétée par Félicien Sardou.
(2) "Le Gros Bill", une autre de la même époque, de Francis Blanche et R. Marbot.
(3) Hâte-toi lentement !

22 août 2012


N° 87              Volare, oh, oh…

 
J'entends à la radio que des compagnies "low cost" n'embarquent dans leurs réservoirs que juste assez de pétrole pour voler jusqu'à destination. Sans le moindre baril de sécurité ! Même Air France ! Souvenez-vous : contraint de faire un détour et de se poser en chemin pour faire le plein, un équipage a dû faire la manche auprès des passagers pour payer le pompiste ! On suspecte un essai de bas cout, en coup bas…
 
Il faut en être bien conscient, l'avion c'est d'abord une question de poids. Il faut du kérosène en plus pour emporter le kérosène en trop puis du kérosène en rab pour trimballer le kérosène en plus et ainsi de suite... De toute manière on va faire la chasse aux kilos superflus, tant du côté des compagnies que des tours opérateurs. Pour commencer, le prix du billet dépendra du régime du passager, qui passera sur la bascule à l'enregistrement. Et s'il souhaite disposer à bord d'une petite réserve de pétrole pour parer aux imprévus, il lui faudra présenter sa nourrice et se peser avec elle (prévoir cinq litres par personne aux cent kilomètres). Même chose s'il a vraiment l'intention de manger. On le pèsera avec sa musette : il en aura de toute façon le contenu sur les genoux ou sur l'estomac, ce qui ne change rien pour les réacteurs. Mais si chacun se charge de son casse-croute (comme au bon vieux temps des wagons en bois de troisième classe et des escarbilles…) on pourra se passer d'hôtesses et de stewards. Cela fera quelques quintaux de gagnés.
 
Une autre idée est à l'étude pour les charters : plutôt que de s'encombrer pendant deux semaines, une fois sous les cocotiers, des vêtements chauds portés pour gagner l'aéroport, on les laissera en consigne. On se couvrira pour monter dans l'avion de ces blouses qui ne trouvent plus grâce à l'hôpital (au passage : plus de portique ni de fouille au corps, économie sur les équipements et le personnel au sol). Puis on empruntera à l'arrivée, dans un vestiaire pourvu par le voyagiste, des tenues légères à sa taille. Plus de bagages, vingt kilos de moins par personne, au moins dix litres de kérosène sauvés par tête de pipe !
 
Et puis, à l'accueil dans l'appareil, tout passager titulaire d'un CCP de technicien de surface sera invité à prendre le manche à balai en main. Et cela fera encore dans les quatre-vingt kilos de pilote, de casquette et de galons laissés à terre !
 
 

9 août 2012


N° 86              Cock-a-doodle-do


J'entends à la radio qu'on a reculé d'une place au classement des JO. C'est déplaisant… On n'est plus que sixièmes. Et ça pourrait se gâter en fin de semaine, vu que les Kazakhs nous collent aux baskets ! Alors écoute-moi, on n'attend pas, on fait le point maintenant. De quoi on parle ? Du nombre de médailles d'or ? Et l'argent et le bronze, ça compte pour du beurre ou du chocolat peut-être ? Faudrait pas oublier qu'au nombre total de médailles on est trop bien placés : les Coréens sont derrière nous !


Ah bon, les Japonais nous passent devant ? Evidemment, c'est facile… Si tu mets toutes les médailles dans le même panier, sans t'occuper du métal et de la couleur, c'est pas la peine de se fatiguer à arriver premier. Moi, je te le dis, il faut mettre l'or à trois points, l'argent à deux et le bronze à un. Ca c'est honnête. Et à ce compte-là on est cinquièmes. Derrière les Chintoks, les Ricains, les Rosbifs et les Russes. Tu te rends compte ? Derrière les Chintoks ! Ils sont un milliard trois cents millions, vingt fois plus que nous ! Ca aussi, c'est facile… Tiens, c'est comme la guerre de sécession : c'est sur, si les sudistes avaient été plus nombreux, les nordistes auraient drôlement pris la pâtée. Et bien nous, si on était cent millions et les Chinois aussi, nous, aujourd'hui on aurait déjà quarante-trois médailles. Tandis qu'eux, ils en auraient, je sais pas, on va dire, six ou sept, pas plus.
 
C'est clair, on est les meilleurs. Les Ricains, ils font que du sport à l'université, et bien ils n'en ramasseraient pas deux douzaines. Les Russes, ils ont de beaux restes, mais ils n'en feraient pas trente-six. Bon, je sais, il y a les Kazakhs, qui sont quatre fois moins que nous. T'as raison, eux, ils en auraient cinquante-huit. Mais si tu vas par là, les deux millions de Slovènes, ils en récolteraient deux cents. Et les quatre-vingt mille Grenadins ? Mille deux cents ! Moi je te parle de ceux qui font toutes les compètes, de ceux qui participent pour de bon. L'important c'est de participer. Un petit pays que tu sais même pas où il est, avec un seul gus qui pique une médaille, ça compte pas. Nous, on est les meilleurs des concurrents sérieux, c'est clair.
 
Les Rosbifs ? Non, j'ai pas oublié les Rosbifs. Ouais, ils sont presque autant que nous et ils ont davantage de médailles. Mais, dis, ça se passe chez eux ! Ils sont sur place, pas dépaysés, pas décalés. Avec Dad, Mom, Grandpa, Grandma, la famille et tous les potes sur les gradins. C'est dans leurs stades et va savoir ce qu'ils ont collé dans la piste pour que ça les arrange… Ca se court dans les parcs, dans les rues où ils trottinent et pédalent tous les dimanches. Et ils nagent et ils rament dans leur flotte. Ca aide, non ?
Et puis toi, quand tu as du monde à la maison, tu donnes les meilleurs morceaux à tes invités et tu te sers en dernier, s'il en reste. Tu t'installes pas au salon, à faire le beau. Tu la ramènes pas, tu t'occupes discrètement de la cuisine et de la plonge. Je suis pas chauvin, tu le sais, mais je vais te dire : si les JO avaient eu lieu à Paris, nous on n'aurait pas eu le culot de rafler autant de médailles que les Anglais. Parce que nous on a des principes et de la pudeur. Nous on est des gentlemen, nous on est fair-play…

29 juillet 2012

N° 85           L' monde est pas bien portant

Sur le modèle de "J' suis pas bien portant" (ou "J'ai la rate qui s'dilate")
chanté par Gaston Ouvrard, comique troupier.

Ma radio me dit que sur terre
C'est pas rigolo, que partout
C'est la crise ou bien c'est la guerre,
Et je m' fais un mauvais sang fou.
J' vais pas pouvoir vous rassurer
On est partout dans la purée.

Y a la dette / Qu'est coquette
Y a les taux / Bien trop hauts
Y a les banques / Qui se planquent
Y a l' dollar / Qu'est faiblard

Y a l'euro / A zéro
Le yuan / Qu'est en panne

La roupie / D' mal en pis
Y a la bourse / A bout d' course
Le Nasdaq / Qui s' détraque
L' CAC 40 / Qui se plante

Le Nikkei / Qu'est niqué
Le Dow Jone(s) / Qu'est atone
Et Wall Street / Qui s'effrite
Y a Mittal / Qui remballe

Y a Peugeot / Qu'est KO
Sanofi / Sans profit
Et puis Doux / Qu'est à bout
Qu'a coulé / Ses poulets…
 
Ah, bon Dieu, qu' c'est embêtant
De tous côtés ça craque,
Ah, bon Dieu, qu' c'est embêtant
L' monde est pas bien portant…

Pour tâcher d' savoir au plus vite
Ce qu'il faut fair' de mon argent
Je suis allé rendre visite
A mon banquier tout dernièr'ment
Que craignez-vous ? qu'il m'a d'mandé
C'est simple que j'ai répliqué


 Y a la dette / Qu'est coquette
Y a les taux / Bien trop hauts
Et puis j'ai / Ajouté
Voyez-vous / C'est pas tout
Y a les chars / De Bachar
Qui m' tracassent / A Damas
Téhéran / Qu'est à cran
Tel Aviv / Sur l' qui-vive
Ankara / A carreau
Y a l'Irak / Qui se braque

Les chiites / Qui s'excitent
Les sunnites / Qui s'irritent
Y a Poutine / Qui s'obstine
Et la Chine / Qui rechigne
Y a l'Europe / Qui fait flop
Les Ricains / Pas en train

Y a l'Afrique / Qu'a pas d' fric
Y a l'Iran / Pasdaran
Et Kaboul / Tous mabouls

Ah, bon Dieu, qu' c'est embêtant
De tous côtés ça craque,
Ah, bon Dieu, qu' c'est embêtant
L'monde est pas bien portant…

J' suis allé voir la demoiselle
De l'agenc' qui vend des séjours
En Chine, à Bali, aux Seychelles
Comme étant mon dernier recours.
Me voyant soucieux, ell' me dit :
Qu'avez vous ? Moi j' lui répondis :

Y a la dette / Qu' est coquette
Y a les taux / Bien trop hauts
Y a les chars / De Bachar
Qui m' tracassent / A Damas
En plus d' ça / J' vous l' cach' pas
Y a aussi / Quel souci
La planète / Qui m'inquiète
Y a l' carbone / Qui déconne

Y a l'enfer  / D' l'effet d' serre
La banquise / Qui se brise

Les glaciers / Liquéfiés
L'ours polaire / En galère
Les igloos / Tout dissous
Les Inuits / Tous en fuite
L'océan / En montant

Récupère / Les polders
Et lessive / Les Maldives
Y a l' problème / D'OGM
Y a l'alerte / Algues vertes

Y a aussi / L' tsunami
L' réacteur / Qui fait peur
Mais, pas d' bol / Plus d' pétrole
Et l' charbon / C'est profond

Le solaire / Ca coute cher
L'éolien / Ca vaut rien
La biomasse / C'est l'impasse
L' gaz de schiste / Ca fait pschitt

Et la tuile / Y a plus d' piles
Plus d' batt'ries / On est cuits
Plus d' ressort / On est morts !


Ah, bon Dieu, qu' c'est embêtant
De tous côtés ça craque,
Ah, bon Dieu, malheureus'ment
On n' peut pas foutr' le camp !

21 juillet 2012


N° 84              Panem et circenses
 
 
 
J'entends à la radio que l'Emir du Qatar nous a offert, à nous les habitants de sa principauté de Saint-Germain, un footballeur extraordinaire, pourvu de panards interminables. Avec ses tatanes du 47, c'est un buteur hors pair. Ou hors paires. Des esprits chagrins et mesquins chipotent sur son salaire. Mais le pauvre Ibra n'a pas le choix : il est obligé de vivre sur un grand pied.
 
Et puis, il est comme ça notre émir Khalifa bin Hamad Al Thani ! Imprévisible, facétieux et bienfaisant...
 
J'aime son tempérament espiègle. Il y a quinze ou vingt ans, pour lui faire une surprise, il a renversé son paternel, Hamad bin Khalifa Al Thani, et son patronyme avec. J'aime sa fantaisie, sa frivolité. Pris de passion pour le foot, il en fait la nouvelle richesse du Qatar : après le gaz, les buts ; butagaz, match retour. J'apprécie son humour taquin. Son ambassade est en haut des Champs, place Charles Deux Goals. J'admire sa façon de dépenser sans lésiner, pour le bien-être de ses sujets. Dans dix ans il invite la coupe du monde au Qatar. Il y fait construire neuf grands stades et retaper trois autres. De quoi accueillir tous les Qatariens, hommes, enfants, vieillards… Même les femmes, accompagnées et bâchées s'entend.
 
Ca lui coûtera 160 milliards d'euros. Le gaz augmentera de quelques centimes et nos grandes entreprises du BTP rivalisent déjà pour édifier ces colisées modernes, couverts et climatisés. Pour le même budget elles pourraient certes construire 20000 km d'autoroute ou 7000 de TGV, mais le Qatar fait à peine 160 km de long ! Ou un million de logements, mais il ne compte que sept cent mille habitants. Au moins les douze stades seront-ils utiles, eux, pendant un mois, cinq ou six fois chacun. Et puis rêvons un peu : si nous avions, nous, huit exemplaires du Stade de France dans chacun de nos départements ? Pour nous y purifier dans la qatar-sis de grands matchs, retransmis par Al-Jazeera...
 
Mais l'émir n'est pas seulement un grand bâtisseur. En pieux wahhabite il a ses œuvres, il soutient des ONG, il aide des islamistes. Il demandera peut-être au PSG de partager le Camp des Loges avec un groupe de fous de Dieu à l'entrainement. Et s'il achetait le château de Saint-Germain, dont les façades ont besoin d'être ravalées, des talibans pourraient y travailler, comme à Tombouctou. Situé comme il est, sur le plateau, il ferait, une fois en ruines, un superbe château… cathare !