18 juillet 2020

N° 243 - CQFD !



J'entends à la radio tous les jours, plusieurs fois par jour, que le virus est toujours là. Et que neuf personnes sur dix qui en décèdent ont plus de soixante-cinq ans. L'insistance mise à répéter ces nombres m'a fait soupçonner un instant une introduction subreptice d'une nouvelle définition de l'âge pivot. Je me suis même demandé si en ces temps d'entre-confinements cela ne risquait pas d'inciter de façon subliminale des actifs à maugréer. A se plaindre de devoir se pourrir la vie pour y garder les ainés dont ils paient les retraites... Mais, non, je n'en imagine aucun disant crûment, comme tel autre à propos de l'environnement : la solidarité intergénérationnelle "ça commence à bien faire"...

Mon point concerne les chiffres. Neuf sur dix de plus de soixante-cinq ans ? Le concept de personne à risque prend là une dimension des plus palpables... Aussi nul ne s'étonnera que je n'aie pu me contenter d'une statistique aussi lapidaire. Je suis en effet allé y regarder de plus près et voici ce que j'ai appris. D'abord les trois quarts des personnes décédées du covid ont plus de soixante-quinze ans. Oui, seulement les trois quarts. La perspective de succomber au virus diminue donc avec le grand âge. En creusant plus avant j'ai même découvert qu'il n'y a plus qu'un défunt sur deux qui ait dépassé l'âge de quatre-vingt-quatre ans (l'âge que j'atteindrai justement vers la fin de ce macronnat). La chose m'a paru suffisamment encourageante pour que je m'intéresse aux centenaires. Eh bien, les ratios de MM. Véran et Salomon n'en font pas état. Ce qui signifie que le nombre de centenaires morts de l'épidémie est, sinon nul, du moins tout à fait négligeable. La conclusion est claire : il suffit de tenir jusque-là. Tenir, pour être tiré d'affaire. Tenir, quoi qu'il en coûte !

J'exhorte donc les gens de ma génération à ne pas compromettre cette chance unique. Frères et sœurs, amis du trois ou quatrième âge, que vous soyez septua, octo ou nonagénaires, continuez à vous préserver de la contagion. Même s'il faut pour cela que vous n'alliez plus vous dandiner de sitôt à aucune teuf ou free-party. Même si, sérieusement cette fois, il faut renoncer à vous pinter et shooter à aucun woodstock de province, fût-il niçois ou nivernais. Même s'il faut vous résigner pour un temps à ne plus rejoindre aucune rave clandestine. Et vous priver ainsi du bonheur de vous y soûler de tribecore, de breakbeat ou de psytrance, diffusés à pleins tubes depuis ces énormes murs d'amplis, depuis ces grappes d'enceintes sono suspendues au-dessus de vos têtes qu'on appelle des... clusters 1.



1 Cf. https://fr.wikipedia.org/wiki/Cluster, en musique.



Dessin emprunté à La Ziq à Caz


25 juin 2020

N° 242 - Déconfi...serie


J'ai entendu à la radio que la police de Bayonne est allée distribuer des bonbons aux enfants qui reprenaient l'école, sans doute pour "recréer du lien" et "restaurer l'image" ? Un de ces écoliers gâtés a bien voulu me raconter ça avant de partir en vacances1. Il a même eu le bon goût de me le chanter sur l'air d'une vieille chanson égrillarde : Chandernagor, de Guy Béart2 (un ancien, déjà disparu, de mon école à moi)...

(En deux versions, sans le son ou avec  : https://youtu.be/PFZSGStsfDU).


Ils avaient, ils avaient
Des Carambars gros modèle
Ils avaient, ils avaient
Des Carambars à poignée
Pour nous seuls, pour nous seuls
Ils balançaient à la ronde
Des tapées de pralines
Des volées de Carambars
Pas question
Dans ces conditions
Qu'on se débine ou qu'on se débande...

Ils lançaient, ils lançaient
Des Marshmallows élastiques
Ils lançaient, ils lançaient
Des Marshmallows ronds et noirs
Et nous seuls, et nous seuls
En avions plein les mirettes
Plein les yeux, plein la vue
De ces super Marshmallows
Pas question
Dans ces conditions
Qu'on se débine ou qu'on se débande...

Ils lâchaient, ils lâchaient
Des œufs Kinder à surprise
Ils lâchaient, ils lâchaient
Des œufs Kinder détonants
Et nous seuls, et nous seuls
Ne perdions rien de la grêle
De dragées, de valdas
Qui giclaient de ces Kinder
Pas question
Dans ces conditions
Qu'on se débine ou qu'on se débande...

Ils jetaient, ils jetaient
En l'air comme des chouquettes
Ils jetaient, ils jetaient
Des chouquettes à fumée
Et nous seuls, et nous seuls
Ca nous faisait rire aux larmes
D'inhaler, d'inhaler
Les bouffées de ces chouquettes
Pas question
Dans ces conditions
Qu'on se débine ou qu'on se débande...

Ils avaient, ils avaient
Le pot d'Haribos facile
Ils avaient, ils avaient
Le pot d'Haribos copieux
Seulement, seulement
Ce n'était pas ordinaire
Et ça nous est resté
Un moment sur l'estomac
Pas question
Dans ces conditions
Qu'avant longtemps on en redemande...




8 juin 2020

N° 241 - Derniers carats


Nous entendons à la radio l'indignation que soulève le crime de Minneapolis. La réflexion et les débats que cela entraîne ramènent décidément encore à cette chanson de Maxime Leforestier : "Est-ce que les gens naissent égaux en droit, à l'endroit où ils naissent ? Est-ce que les gens naissent pareils, ou pas ?" Pourtant son refrain - qui s'insurgeait déjà contre la brutalité - n'est pas facile à retenir : "Nom'inq wand'yes qwag iqwahasa (quand on a l'esprit violent, on l'a aussi confus)" !

C'est en langue zoulou, une raison de plus pour raconter dès maintenant la suite de ma journée à Oranjemund*. C'était il y a bien 40 ans mais j'en garde des souvenirs qui m'ont marqué. Dont un que je ne crois plus possible de voir aujourd'hui puisque bien des choses ont heureusement fini par changer dans cette partie du monde.
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Nous quittons l'aérodrome et nous dirigeons vers la ville : en fait c'est, au milieu du désert et de nulle part, un lotissement de grandes maisons basses et semblables, couleur ciment, entourées de larges pelouses arrosées en permanence, où vivent les cadres de la mine de diamant et leurs familles. Nous sommes partis tôt de Cape Town aussi nous allons d'abord déjeuner, au mess destiné aux visiteurs. Je ne m'attendais pas, dans ce désert, à ces tables rondes couvertes de longues nappes blanches et d'argenterie... Nous sommes servis par un maître d'hôtel stylé dont la carrure et la dignité m'intimident. On me dit qu'il est probablement de l'ethnie Ovambo. Je n'ai pas oublié ce mot, ni mon impression de voir sur son visage, tellement noir, des reflets bleu marine...

Nous gagnons l'entrée de la concession. C'est plus sérieux qu'un poste frontière. Le territoire de la compagnie s'étend sur des centaines de kilomètres le long de la côte sauvage et sur quelques dizaines en largeur. Il est fermé par un véritable rideau de fer : hautes clôtures barbelées, chemin de ronde ratissé... On laisse la voiture à l'extérieur : on en prendra une autre de l'autre côté (à peu près rien de ce qui entre dans la mine ne peut en sortir). Les autorisations d'accès et les cartes d'identité sont minutieusement contrôlées. Mais ce sera plus strict encore au retour : on passe à tour de rôle devant une longue glace sans tain d'où l'on se sait observé au risque d'être fouillé. Je devrai, le soir, tel un voleur pris la main dans le sac, vider la poche de sable que j'imaginais naïvement pouvoir emporter pour le faire analyser...

Nous roulons maintenant sur la piste. Il n'y a rien, à perte de vue, que du sable et du caillou. On voit des traces de travaux, de terre déplacée, étalée ou mise en terrils. L'océan n'est pas loin, le vent est fort, l'air est salé, chargé d'embruns. Un vrai no man's land... Nous parvenons au bord d'un gigantesque cratère. Plantées dans les gradins étroits de ses parois, des centaines de tubes verticaux pompent l'eau pour tenir au sec l'immense fond de la fouille, vingt mètres au dessous du niveau de l'océan, dont on voit les lames déferler. Là, une énorme excavatrice, véritable usine sur chenilles, tend au bout d'un long bras de charpente métallique une roue dont les godets creusent la terre qu'elle déverse dans un défilé de dumpers géants.

C'est à quelques kilomètres de là que sera construit le mur le plus haut que nous ayons encore jamais conçu, aussi haut qu'un immeuble de 15 étages. Les dumpers graviront une rampe jusqu'à son sommet, d'où ils benneront, dans une cascade de trémies, de cribles, de bandes transporteuses et de centrifugeuses, 40 tonnes de déblai d'un coup... dont ne seront extraits que quelques carats de pierre précieuse.

En chemin vers ce site nous traversons d'autres zones de terrassement, où sont à l'œuvre des flottilles de scrapers, bulldozers et pelleteuses. Nous nous arrêtons pour voir un secteur où le sable a déjà été déblayé, sur des mètres d'épaisseur, jusqu'au roc qu'il recouvrait. Il ressemble aux rochers où l'on cherche des étrilles, chez nous, à marée basse. Il n'y manque que l'humidité des algues. La pierre est nette et propre. On y travaille un peu plus loin. Des cordes divisent le terrain en bandes. Dans chacune un homme penché vers le sol, ou agenouillé, brosse soigneusement le rocher avec une balayette. Les balayeurs Ovambos progressent lentement, de front, sous la surveillance de gardes-chiourme. 
Ils traquent les derniers diamants qui pourraient encore rester aux creux de la pierre. A la fin de la journée ils se hisseront dans la benne d'un camion rouillé qui les larguera près de la baraque où ils logent, à l'intérieur même de l'enceinte de la mine, en plein désert, dans cet environnement invivable. Comme on ne saurait les soumettre tous les soirs à une fouille complète et soupçonneuse, ils n'auront de permission de sortie que dans quelques semaines, ou quelques mois...

Voilà le souvenir tenace, ineffaçable, qui ne devrait plus être d'actualité**. Je l'ai déjà souvent raconté, comme par besoin de m'en soulager. Derrière tout diamant, qu'il soit sur un diadème, une Rolex, une broche ou une simple bague de fiançailles, je revois toujours le désert interdit d'Oranjemund, la démesure des machines et des engins et, surtout, les fiers Ovambos... à balayette.

"Est-ce que les gens naissent pareils, ou pas ?"



* Voir le n°240, "Micros-mégas".
** C'était du temps de l'apartheid. L'exploitation de la mine était alors concédée au groupe sud-africain Anglo American-De Beers, qui la partage maintenant avec le gouvernement Namibien. Les gisements côtiers seront bientôt taris et on a commencé à extraire les diamants des fonds marins, à partir de navires-usines. 




25 mai 2020

N° 240 - Micros-mégas



J'entends à la radio que les énormes A380 d'Air France ne voleront plus. Même quand on aura eu la peau du virus et pu remettre le nez dehors. Trop grands, trop lourds, trop voraces, ils rejoindront le Concorde au cimetière des éléphants volants. Bientôt, peut-être, les paquebots de croisière s'évanouiront-ils aussi dans les limbes où voguent les vaisseaux fantômes ?...

Le jour même où elle annonçait la mise au rancart des mastodontes ma radio rappelait, c'était le 21 mai, qu'un casse-cou américain de 25 ans avait été le premier, il n'y a pas cent ans, à voler de New York à Paris. Lindbergh avait passé plus de 33 heures, seul, aux commandes d'un petit zinc, sans parachute ni radio, ne voyant rien qu'au travers d'un périscope, derrière un gros réservoir qui lui bouchait la vue.

J'ai pris beaucoup d'avions, de toutes tailles, en quelque... cinquante ans. Pour aller, un peu partout, à des réunions, des congrès, des séminaires ; démarcher des clients, convaincre des ingénieurs en chef ; voir des sites de travaux, éventuels, futurs, en cours, ou à problème ; puis en touriste...

Cette fois-là, il fallait changer d'appareil pour une dernière étape, d'une centaine de miles. Le pilote aidait à fourrer les quelques bagages dans un petit coffre, entre la queue et la porte rabattue où trois marches permettaient de monter à bord. Les six ou sept autres passagers une fois installés, le pilote tira sur une corde pour relever la porte, la verrouilla puis me fit signe d'avancer, tête baissée, dans l'allée étroite qui menait à son siège. Je compris qu'on m'avait réservé celui du copilote, sans doute parce que j'étais étranger. Mon collègue Andrew s'était sacrifié pour occuper le strapontin de la queue : il y avait tant bien que mal replié sa stature de six pieds six pouces, la nuque inclinée, le menton sur les genoux. Une fois sanglé le pilote me donna un gros casque à mettre sur mes oreilles et me montra comment en ouvrir le micro. Il mit en marche. Le moteur et l'hélice, juste sous mon nez, faisaient un bruit d'enfer. Le coucou prit de la vitesse en roulant sur la piste de terre cahoteuse et s'envola...
Je me penchais un peu pour voir, mais le paysage en bas était assez pelé. J'entendis dans le casque que le pilote me hurlait son nom, quelque chose comme James. Je lui dis le mien, mais il fallut répéter. On prenait de l'altitude. James pointa du doigt quelques cadrans, m'en décrit je suppose la fonction, mais dans le vacarme je ne comprenais à peu près plus l'anglais. Je me contentais de hocher la tête.
Nous volions dans la brume. James me demandait d'où je venais. J'essayais laborieusement de le renseigner, sans trop de phrases. Je devinais qu'il évoquait des souvenirs d'un voyage à Paris.
Tout était blanc maintenant au-dessous de nous. Le dialogue était coupé de longs silences, si je peux dire, avec le grondement du moteur. James s'égosillait de temps à autre pour le couvrir et tenter de me faire expliquer ce que je venais faire ici. J'avais énormément de mal à l'entendre et à me faire comprendre. Mais James était bienveillant ; et il craignait peut-être que je m'ennuie.
Nous avancions, toujours au-dessus d'une nappe uniforme et brumeuse. James tapotait des cadrans du doigt. Il semblait douter de quelque chose. Il essayait de voir vers le bas, se penchait même parfois pour regarder par la vitre de mon côté. La brume se déchira un peu devant nous. James poussa un "bloody hell !" tonitruant. Je vis alors que nous étions au-dessus de l'océan. Notre coucou s'inclina à 45° et fit un grand quart de tour sur l'aile en rugissant. James cria quelque chose qui devait signifier qu'il s'était laissé distraire, mais il ne semblait pas m'en vouloir. Les nuages commencèrent à s'effilocher. Puis nous revîmes enfin la terre ferme. Et bientôt la piste du petit aérodrome de Oranjemund.
Pour un peu notre petit monomoteur nous aurait emmenés de l'Afrique du Sud vers le Brésil, à six mille kilomètres de là, comme Lindbergh ! Avec juste assez de carburant pour... trois cents peut-être ?...



P.S. Je n'aurais alors jamais parcouru un petit bout de l'immense concession minière qui s'étire sur des centaines de kilomètres des côtes inhospitalières d'Afrique du Sud et de Namibie.
Des hommes et d'énormes machines y creusent, déplacent, criblent, tamisent quotidiennement de gigantesques volumes de sable pour en tirer quelques poignées de petits diamants entraînés au fil du temps jusqu'à la mer par la rivière Oranje, puis dispersés le long du rivage par les houles et les courants de l'océan... Mais c'est une autre histoire, pour une autre fois ?

18 mai 2020

N° 239 - Les Métamorphoses (Covid et al.)


J'entends à la radio que de savants experts observent que l'utilisation quotidienne et intensive du smartphone entraîne une déformation progressive de nos yeux. Je m'attendais à apprendre qu'ils deviennent rectangulaires puisqu'ils ne regardent plus le monde qu'à travers des écrans de cette forme. J'étais préparé à distinguer les téléphiles, aux yeux 16/9 à grands côtés horizontaux, des iPhonaddicts aux quinquets deux fois plus hauts que larges. En fait les ophtalmos notent surtout qu'à ne pas regarder plus loin que le bout de notre nez collé sur l'écran, nous sommes de plus en plus myopes, et ce de plus en plus tôt, à mesure que nos globes oculaires s'ovalisent 1.

Les anatomistes qui surveillent nos mains constatent de leur côté que nos pouces, à force de balayer l'écran du mobile, s'allongent, grossissent et prennent du muscle. Ils notent aussi des transformations des doigts qui le soutiennent : les auriculaires s'incurvent, des protubérances osseuses se développent sur les index 2. Moi, qui ne sais taper que d'un doigt sur un appareil posé sur la table, je vois bien que le bout de mon index droit s'élargit en spatule.

Notre espèce évolue... Les contraintes que nous impose maintenant la pandémie provoquent de nouvelles mutations. Le port du masque à élastiques a déjà largement décollé nos oreilles. Depuis qu'ils n'ont plus lieu de sourire nos zygomatiques s'atrophient. Comprimés, nos blairs ont commencé à raccourcir. Le processus est déjà très avancé au Japon : il suffit pour s'en convaincre de comparer les nez longs et pointus des geishas des estampes aux petites truffes rondes des tokyoïtes d'aujourd'hui qui, depuis longtemps, masquent leur visage au moindre coryza.

Quelle tête auront les générations futures ? Et quel sera l'effet déterminant : celui de la sélection naturelle, ou celui de l'adaptation des gènes à l'environnement et aux aléas de l'histoire ? J'ai une raison de croire à l'importance de ce dernier facteur. Quand elle était enfant ma mère, en vacances chez une aïeule de Vénesville, un village du Pays de Caux, eut un jour - lors d'une partie de cache-cache - l'idée de se mucher dans le pressoir à cidre, entre la paroi de douves et la grosse vis en bois. Elle racontait qu'un galopin de la bande avait alors fait tourner je ne sais quelle traverse appairée à la vis, qui l'avait frappée, douloureusement on s'en doute, sur le côté du nez. C'est à cela qu'elle attribuait une très légère dissymétrie, que nous n'aurions jamais remarquée sans cet aveu. Et pourtant... Je suis personnellement affligé d'une sinuosité congénitale de la cloison nasale, à laquelle je ne vois pas d'autre explication. Et c'est cette difformité qui me fait, je l'ai déjà dit 3, appréhender l'introduction éventuelle dans mes narines, tant à droite qu'à gauche, de longs écouvillons de dépistage !