3 juin 2019

N° 220 - Toudânmonkha


J'entends à la radio qu'on me presse de mettre noir sur blanc, sans plus atermoyer, mes directives anticipées. J'avoue que lorsqu'un hacker a fait courir, il y a un mois, des fake news sur ma santé, ceux qui s'en sont alarmés m'ont ouvert les yeux : si nul ne sait de quoi demain sera fait, on peut craindre à mon âge qu'il n'y ait plus d'après-demains, comme chantait Guy Béart, l'un de mes alumni(1). Alors, anticipons...

D'abord le côté pratique. Sans aller jusqu'à exhumer les racines rurales de mes aïeux il suffit d'évoquer la place qu'a tenue la terre dans mon curriculum, qu'elle soit renforcée, armée(2) ou simplement boutée au bulldozer, pour comprendre mon parti d'y retourner. Je ne goûterais guère en effet d'être jeté à l'eau en un sac, tel Buridan(3), ou comme un terre-neuvas, même au large de Senneville(4). Je ne priserais pas davantage d'être disséminé en cendres aux quatre vents, avec la fleur du pissenlit, malgré l'estime que je porte au petit Larousse(5). Je préfèrerais m'attarder, faire durer un peu... A l'instar de Tonton Georges, j'aimerais prendre le chemin le plus long, puis, de mort lente(6), m'accorder un répit sous la dalle. Je ne serais pas fâché d'y avoir une adresse, genre Avenue des Magnolias, ilot C, n°15, où l'on pourrait me déposer le journal pour me tenir informé de la marche du monde. Je rends grâce d'ailleurs à l'amie attentionnée qui m'a déjà offert la boite à fixer sur ma stèle(7). J'aimerais aussi garder ma radio, bien sûr, et mon portable, avec facebook pour les nouvelles des petits-enfants. Mais plutôt que de me charger de piles, trop polluantes, je n'exclus pas de prêcher d'exemple, après avoir lancé cet appel à nos défunts : faites un geste pour votre ancienne planète, remplacez vos plaques de marbre ou vos carrés de gravillon par des panneaux solaires !

Puisque j'en suis au mausolée : faisons simple et dépouillé, mais quand même assez grand pour deux, un jour ou l'autre. Dispensons-nous modestement de tout signe ostentatoire, ainsi que des bénédictions imméritées de clercs inconnus, popes, rabbis, abbés, bonzes ou imams... Les hommages de la famille et des amis suffiront bien. Je n'irai pas jusqu'à vouloir, comme le grand Jacques, qu'on rie, qu'on danse et qu'on s'amuse comme des fous(8). Mais qu'on chante, ça, ça me fera vraiment plaisir.

Je me suis peut-être aventuré au-delà de ce qui intéresse la faculté ? Pour ce qui me concerne, je l'ai dit, rien ne presse et l'éternité peut attendre. Mais j'entends le corps médical déplorer le manque de personnel, l'insuffisance de lits et les patients dans les couloirs. Alors, qu'ils fassent tout ce qu'ils peuvent, ils ont toute ma confiance, mais, le moment venu, qu'ils ne s'encombrent pas de moi au-delà du raisonnable.
Voilà, ça, c'est fait... La prochaine fois, promis, on revient aux choses sérieuses.





Quelques références :

(1)   Du temps où l'ENPC se trouvait encore rue des Saints-Pères, "à Saint-Germain-des-Prés"...
(2)   Au besoin cliquer sur http://www.terre-armee.fr/TA/wtaf_fr.nsf puis "50 ans de Terre Armée".
(3)   François Villon, "Ballade des dames du temps jadis" : "Semblablement où est la reine / Qui commanda que Buridan / Fût jeté en un sac en Seine ?  / Mais où sont les neiges d'antan ?"
(4)   Senneville-sur-Fécamp, dont les gars faisaient "faire un navire pour aller au hareng blanc"...
(5)   Un fameux logo, plus que centenaire...
(6)   Deux formules empruntées à Brassens, dans "Le testament" et "Mourir pour des idées".
(7)   Factice... et tout en carton !
(8)   Jacques Brel, "Le moribond".


Et deux illustrations :


La "boite aux lettres" adhésive...
et le logo Larousse (avec une préférence pour la racine...)







3 mai 2019

N° 219 - Du neuf ou du vieux ?


J'entends à la radio que la controverse entre les apôtres d'une réfection à l'identique et les prosélytes d'une touche de modernité pourrait s'envenimer... Nous avons encore dans les yeux le brasier sidérant de Notre Dame, au soir du 15 avril. Il m'est revenu quelques jours plus tard le souvenir, ineffaçable, d'une autre nuit, il y a... soixante-quinze ans ! C'était la guerre, je n'avais pas six ans, nous habitions au dessus d'une école à Grand-Quevilly. Etait-ce le 19 avril ou une nuit de la "semaine rouge" du début juin, je ne sais trop. Quand, à la fin de l'alerte, nous sommes remontés de la cave nous avons vu, depuis la terrasse de l'école, la ville de Rouen en flammes à l'horizon. Un parterre de feu devant l'amphithéâtre des collines. Des pointes de clochers émergeaient du flamboiement ; l'aiguille noire de la flèche de la cathédrale dominait l'incendie.

La ville était en ruines, sur les deux rives. Les rues n'y quadrillèrent longtemps que des gravats, avant qu'apparaissent des baraques de bois puis les chantiers de la reconstruction. Pendant mes premières années de lycée l'autocar qui nous y menait franchissait encore la Seine sur un pont Bailey brinquebalant. La cathédrale avait été éventrée par les bombes, ravagée par le feu, mais sa longue flèche avait tenu bon, bien qu'une torpille en ait cisaillé un pilier. D'autres splendeurs gothiques, l'église Saint Maclou, le Palais de Justice, étaient en plus piteux état encore (1).

L'oncle Victor, le frère jumeau de ma mère, était menuisier-charpentier. Il travaillait pour l'entreprise qui, au fil des années, réussit à consolider, réparer, restaurer tous ces monuments historiques (2). Il fut de tous les chantiers où il fallut étayer, échafauder, édifier des cintres, remplacer ce qu'on pouvait des anciennes charpentes, refaire les huisseries, les escaliers disparus. Sur le tas l'oncle Victor s'était lié d'amitié avec le verrier qui restaurait les vitraux et en créait d'autres, modernes, là où les anciens avaient été soufflés. Il prit plaisir à l'aider, le dimanche ou pendant ses congés... Un jour, beaucoup plus tard, où j'avais emmené les jumeaux faire un tour à l'abbaye de Boscherville, comme nous avancions, nez en l'air, dans la nef romane, il me prit le coude : "Tu vois cette marque sur la base de la colonne ? C'est la mienne." Et devant mon étonnement : "J'ai donné un coup de main aux tailleurs de pierre..."

Sa main... Une scie circulaire en avait un jour raccourci l'index et mis le majeur à l'équerre. L'oncle était ouvrier. J'ai envie de dire qu'il était... la main d'œuvre : celle qui fait de la belle ouvrage, par respect du talent et de l'habileté des anciens. Par fierté aussi de prendre le relai et de créer peut-être autre chose, modestement, pour que ne se perde pas le savoir-faire ni ne se tarisse l'imagination.







11 avril 2019

N° 218 - Rattrapages


J'entends la radio, mais pas très bien : le transistor du bistro grésille plus que le percolateur. En avance à mon rencard, je prends un grand noir au comptoir. Mon voisin, qui sirote un petit blanc, a mieux compris :
-     Vous avez entendu ? Explosé ! Ils ont explosé !
-     Quoi ? Qu'est-ce qui a explosé ? Où ça ?
-     Au supermarché, voyons ! Vous n'êtes pas au courant ? Dites, quand on ne s'y attend pas et qu'on vide tranquillement son caddie à la caisse, vous parlez d'un choc !
-     Mais qu'est-ce qu'il s'est passé ?
Le patron m'explique : il s'agit de la bière et du pastis.
-     Comment ça ? Ca peut exploser le pastis ?
-     Non, c'est les prix. Ils ont grimpé de sept ou huit pour cent en deux mois.
-     Ah, j'aime mieux ça...
-     Bah, pas moi ! Mais ce n'est pas tout : le gin s'est envolé, le rhum a flambé...
Le client au blanc sec se marre, parle de bananes. Moi, je ne sais plus si ça flambe avant ou après l'explosion.
-     Bon, je vous explique. Il y a une loi pour que les producteurs de lait, de légumes, de viande, de fruits, tout ça, soient mieux rémunérés. Mais les hypers n'osent pas faire suivre aux clients. Alors ils se rattrapent sur les alcools, c'est tout1.
-     Mais alors... quand on boit l'apéro, on paie le lait, c'est ça ?
-     Si vous voulez. Et Darmanin boit du petit lait, avec la TVA !
Un type se glisse entre le blanc sec et moi, genre SDF, venu de je ne sais où. Il avance la main vers le coquetier. Je fais oui des yeux, je paierai. Le petit bruit de l'œuf dur cassé sur le comptoir d'étain2... Ce doit être un habitué, le petit blanc le connait.
-     C'est Dani. Il vient de temps en temps. Là où il mangeait avant, maintenant c'est fermé. Ils ne reçoivent plus assez de dons.
-     Ah... Vous savez pourquoi ?
-    Avant, ceux qui payaient l'ISF les déduisaient de l'impôt. C'était ça de moins pour l'Etat. Maintenant certains se rattrapent, et c'est ça de moins pour Dani3...
Le patron me voit noter sur un papier.
-     Vous allez écrire ça ?
-     Je ne sais pas, peut-être. Mais j'essaierai de me rattraper aux branches, avec une blague ou deux...
-     Vous reprenez quelque chose ?
-     Pourquoi pas ? Mais c'est ma tournée ! Un bol de lait, c'est bon pour tout le monde4 ?




Références :
4. Ras-le-bol final.


 Photo Phyl17


26 mars 2019

N° 217 - Minute par minute



09h47        J'entends à la radio qu'un couple vêtu de pulls portant le slogan "oui au ric" a écopé d'une amende salée1.
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10h08        J'envoie un mail à un Ricain de mes amis pour lui déconseiller de venir à Paris avec le sweat où est inscrit son nom, Richard : un flic pourrait lire ric hard et lui faire des histoires, en pensant au hard brexit.
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11h12        Un voisin bouliste, qui ne laisse plus sa trousse Obut dans sa voiture de peur d'être pris pour un black-bloc, me dit que maintenant il n'ose même plus mettre sa casquette Ricard (surtout avec un ministre venu de Forcalquier, le pays du Bardouin, l'autre pastis) !
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11h45        Un journaliste écolo vient d'être interpellé devant chez lui et emmené au poste. Les enquêteurs veulent obtenir de M. Caron, ancien chroniqueur de ONPC, des explications sur l'origine et la signification de son prénom, Aymeric.
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11h57        Des libraires qui se plaignent de ne plus savoir comment faire plaisir à Macron ont préféré retirer les livres de Paul Ricœur de leurs têtes de gondole.
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12h31        Le Préfet de Police a proposé une protection au gérant d'un cinéma des Champs qui voulait mettre Amalric au programme. Mais il a finalement été verbalisé pour avoir décliné l'offre avec des sourires qualifiés de rictus.
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13h07        D'après des indiscrétions en provenance de Bercy, une célèbre marque d'alcool de menthe pourrait bénéficier d'un assouplissement des règles qui en régissent la publicité, à condition de changer le nom de Ricqlès en Ricless.
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14h18        Le gouvernement aurait d'autres produits dans le collimateur de son LBD. Ainsi la notoriété dont elle jouit dans les Hauts de France pourrait contraindre une fameuse préparation pour boisson chaude à s'afficher comme Ricoré du Nord, ce qu'elle juge contre-productif. Par ricochet il est aussi question d'imposer des quotas sévères aux fromages italiens comme la ricotta.
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16h24        Les vignerons de Riquewihr demandent à être reçus par le Premier Ministre.
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17h56        La BNF annonce mettre au pilon tous les exemplaires de "Riquet à la houppe", de Charles Perrault comme d'Amélie Nothomb2.
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18h09        Le Ricain à la houppe tweete qu'il n'y est pour rien, là non plus : "Complete and total exoneration3 !"



2 Il est encore possible de le commander : https://livre.fnac.com/a9631729/Amelie-Nothomb-Riquet-a-la-houppe
3 C'est ce que Trump a clamé en apprenant les conclusions du procureur Mueller : https://www.liberation.fr/planete/2019/03/24/rapport-mueller-pas-de-preuves-de-collusion-entre-trump-et-moscou_1717201




14 mars 2019

N° 216 - Chasse au gaspi


J'entends à la radio qu'aujourd'hui, 14 mars, c'est la journée mondiale de pi. Il y a tellement de journées de ce genre qu'il faudrait plus de pi fois 365 jours pour honorer comme il convient tant de justes causes. Mais pourquoi donc est-ce maintenant qu'on célèbre pi ? Parce qu'aux USA on est le 3/14. Aussi c'est dans un même élan de ferveur que les groupies de pi de tous pays communient le 3/14, à 15:92 et quelques. Nul n'ignore ce que l'humanité doit à pi mais qui sait qu'on n'en connait encore que dix mille milliards de décimales1 ? Il est donc capital de témoigner notre respect et notre soutien aux chercheurs qui consacrent leur vie à pousser plus loin le décryptage d'un nombre aussi essentiel qu'irrationnel et transcendant.

Au fait, comment parvient-on à calculer pi qui n'est après tout que le rapport entre la circonférence et le diamètre d'un cercle ? Si la question vous est posée suggérez donc de commencer par regarder ce rond comme un polygone régulier dont le nombre de côtés aurait tendu vers l'infini. Puis placez la blague dont je vous ai fait profiter il y a quelques jours : un pentagone a cinq côtés ; un hexagone a six côtés ; un octogone a huit côtés ; un décagone a dix côtés... Mais le plus fort c'est le carlosgone, qui a des millions de côté2.

Ayons donc en ce jour une pensée pour cet homme pour qui tout va de mal en pis. Il  a croupi dans une geôle, surveillé par des matons en képi... même pour aller faire pipi. Il a glapi son innocence sans répit3. Le voilà maintenant tapi dans un galetas décrépi, classé à peine deux épis. Tel un papi flapi il rumine son dépit, assoupi sur le tapis de tatami ou accroupi devant des scampis en sushi. Il n'a même plus trois roupies... Les amis qu'il corrompit ont déguerpi : ils le fuient comme un champi. Dehors tout le monde l'épie : des harpies, des chipies le huent pour qu'il expie, des vieilles toupies voudraient le mettre en charpie. Même des yuppies lui tendent des copies de leurs thérapies pour qu'il soigne sa satrapie. Lui voudrait disparaitre, filer chez les indiens Hopis ou Naskapis, s'y terrer sous un tipi... Ou même, tant pis, s'envoler vers l'Ethiopie...





1 Contentons nous d'en citer une demi-douzaine : 3,14159265...
2 Merci à KJJ, qui la tenait de MC, qui la tenait de...
3 Il a même décliné une offre de génepi. Pas la liqueur mais... le Groupement Étudiant National d’Enseignement aux Personnes Incarcérées (https://www.genepi.fr) !