19 mai 2021

N° 260 - Micro-trottoir


J'entends à la radio les chroniqueurs se réjouir de la réouverture des terrasses, des cinémas et des boutiques. Il y a de l'excitation dans l'air, même devant ma boulangerie où je reconnais Huguette, qui fait la queue derrière Léon*.
- Avancez un peu, Léon, entrez ! Vous ne voyez pas qu'il pleut ?
- Désolé Huguette ! Je suis trempé comme vous mais, moi, je respecte les 8m² par personne.
- Ah non, Léon, vous n'allez pas encore me faire le coup de la table de multiplication ! Surtout à 2m de moi. Ca ne fait que 4m² vous savez ?
- Vous avez raison, Huguette : je m'écarte. Voilà : à 2,83m, deux fois racine de 2.
- Mais vous êtes trop loin, là, Léon, je ne vous entends plus.
- Je n'y peux rien : on garde son masque, même vacciné. Et vous, Huguette, vous êtes vaccinée, j'espère ?
- Non, pas encore, je me renseigne... Le pharmacien m'a dit : "J'ai un vaccin extra, extra, je n'ai qu'ça". Mais mon gendre dit qu'il faut se méfier. Il avait essayé de me prendre un rendez-vous en doctovelib mais ça n'a pas marché. De toutes façons ça aurait fait trop loin pour moi, avec les côtes...
- Mais je vais vous y conduire, moi, si vous voulez. Sans ça vous n'aurez jamais votre pass sanitaire. On ne sait jamais, on en aura peut-être besoin pour aller au restaurant.
- Oh, le restaurant, moi, vous savez... Mais vous dites un passe, comme le passe navigo ?
- A peu près, sauf que celui-là vous pourrez le charger sur votre smartphone.
- Parce que vous croyez que je vais acheter un téléphone pour aller au restau, vous ?
- C'est comme ça : il faudra peut-être montrer votre QR avant de vous mettre à table.
- Et en plus, maintenant, je devrai apporter ma cuillère ?
- Attention Huguette ! Pas trop vite : vous allez dépasser la ligne.
- Parlez plus fort, Léon. La ligne bleue, là ?
- Oui, la ligne bleue des jauges.
- Quoi, ça existe encore, ça ? Je croyais qu'on avait cessé le feu à 19h...
- Vous mélangez tout, Huguette...

J'ai senti que ça allait se gâter, qu'ils allaient parler géopolitique. Je les ai dépassés en douce pour acheter ma tradition aux graines et j'ai filé.





* Mais si, vous les connaissez, depuis le n° 129...

20 avril 2021

N° 259 - Mon petit Liré

J'entends à la radio la chanson où Salvador nous faisait rêver d'aller voir Syracuse et Kairouan, Babylone et le Fuji-Yama. Mais, aujourd'hui, nous n'en demandons pas tant. Moi, pour le moment...

J'aimerais bien, sans autre excuse,
Aller bientôt voir à Rouen
La tour où Jeanne fut recluse
Le Gros-Horloge et Saint-Ouen

Monter au donjon de Brionne
En revoir le panorama
Saluer du pont de Brotonne
Les grands voiliers de l'Armada

Voir le vieux chêne d'Allouville
Puis les moulins de la Durdent
Les rhodos de Varengeville
La mer... et marcher sur l'estran

J'aimerais voir l'aiguille creuse
Les vergers de pommiers fleuris
Flâner d'abbaye en valleuse 
Et peut-être oublier Paris...

Rouen - Gros Horloge - Saint Ouen

Brionne - Armada et Pont de Brotonne - Allouville

La Durdent - Les Moutiers - Varengeville

L'aiguille "creuse" d'Etretat - Une valleuse - Chaumière et pommier 


Pour vous épargner de naviguer sur le web :

Saint-Ouen : Grande abbatiale gothique, l'un des principaux monuments de Rouen. Son orgue est fameux.
Brionne : Bourg de l'Eure où j'avais un grand-père épicier (cf. n° 238).
Armada : Imposant rassemblement de grands voiliers, organisé tous les quatre ans à Rouen. Prochain rendez-vous en juin 2023.
Allouville : Bourgade du Pays de Caux où une minuscule chapelle se niche dans le tronc creux d'un chêne qu'on dit vieux d'au moins mille ans.
La Durdent : Petit fleuve d'une vingtaine de kilomètres qui serpente dans les près jusqu'à Veulettes-sur-mer.
Varengeville : Village proche de Dieppe où l'on peut découvrir, outre le Parc des Moutiers et ses massifs de rhododendrons géants, le manoir de Jehan Angot, des vitraux de Georges Braque et, en haut de la falaise, le "cimetière marin" où le peintre est enterré.

Sans oublier :
Liré : Petit village d'Anjou où naquit Joachim du Bellay et qu'il a dit préférer à Rome, ses splendeurs et ses collines : "Plus me plait le séjour qu'ont bâti mes aïeux / (...) / Plus mon petit Liré que le Mont Palatin"...

Ni, bien sûr, la version originale de la chanson (musique de Henri Salvador, paroles de Bernard Dimey) : https://www.youtube.com/watch?v=fOw6_NaT24k

J'aimerais tant voir Syracuse
L'île de Pâqu's et Kairouan
Et les grands oiseaux qui s'amusent
À glisser l'aile sous le vent

Voir les jardins de Babylone
Et le palais du grand Lama
Rêver des amants de Vérone
Au sommet du Fuji-Yama

Voir le pays du matin calme
Aller pêcher au cormoran
Et m'enivrer de vin de palme
En écoutant chanter le vent

Avant que ma jeunesse s'use
Et que mes printemps soient partis 
J'aimerais tant voir Syracuse
Pour m'en souvenir à Paris.






6 avril 2021

N° 258 - Une et indivisible


J'entends à la radio qu'il y aura bientôt plus de modèles d'attestation dérogatoire que de variants du virus ! Tenez, le voisin du troisième, qui s'est réfugié dans le Cotentin : quand le garde-champêtre l'a interpellé, il lui a tendu un acertainement dérogatouère(1) pouor se déhalaer, il
câotioune qu'i sort sa maisoun pouor allaer travailli ou en rev'nin ou acataer de la mâquâle dauns des magasins qu'ount le dreit de faire coumerche.  Et la mamie du même palier, partie à Tréguennec ? Elle n'oublie pas son testeni dilec'hian quand elle fait ses dek c’hilometr hed tro-dro d’an ti-annez d’ar muiañ en vélo. Et, moi qui vous cause, je connais personnellement une jeune agronome maintenant alsacienne(2) qui ne s'éloignerait certainement pas de Schiltigheim sans son bewiis-zettel fer im notfall ùsszegehn.

Ah, la Bretagne, les Vosges, et le midi bien sûr, ça fait rêver.... Mais sait-on ce qu'on pourra vraiment faire cet été ? Nous, au moins, pauvres vaccinés coincés ici, on ne pourrait pas nous lâcher un peu la bride ? Même s'il nous faut porter un insigne, un badge qui rassure tout le monde. Une cocarde, pourquoi pas, comme les conscrits d'antan, épinglée du côté où on a été piqué. Avec trois anneaux, trois couleurs qui diraient tout sur notre tranche d'âge, sur le type de vaccin et le nombre de doses. Une fois étiquetés on pourrait alors moduler pour nous les restrictions, entrouvrir un peu les barrières, nous laisser partir, gagner d'autres cieux, d'autres régions... A tout hasard j'ai mis de côté la testacion derogatoria de desplaçament valable en Occitanie et tout ce que j'ai pu trouver comme laissez-passer en basque, en ch'ti, en catalan et même en corse et en créole. Pour traverser ces départements sans être repérés nous avons dans la boite à gants un jeu de 101 stickers à coller sur notre plaque(3). On ne sait jamais : un·e gendarme soupçonneu·x·se(4) pourrait vouloir vérifier quelle langue on parle dans le département de notre matricule. Et même contester notre légitimité à lire et traduire notre sauf-conduit(5). Au pire nous risquerions, les mains sur le capot et les pieds écartés, qu'iel (!) ouvre notre coffre, vide nos sacs et nous identifie d'après leur contenu comme d'inoffensifs déloyaux-yvelinistes, vaguement biblio-boulistes mais obstinément balado-gépéessistes...

Hé ! Ho ! Nous voilà différenciés, catalogués, étiquetés de partout ! Pauvre Président qui nous exhorte : "Faisons bloc, restons unis et solidaires"...

 

(1)          Disponible sur internet, et légale  ! (https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/confinement/couvre-feu-des-attestations-derogatoires-de-deplacement-en-langues-regionales_4353099.html)

(2)          Ca, c'est juste entre nous.

(3)          Je sais, ça n'est pas permis : on peut mettre le numéro de son choix, mais il ne faut plus en changer !

(4)          Il faut le savoir : le féminin de gendarme, c'est gendarme, pas gendarmette. Mais faudra-t-il vraiment écrire comme ça ?...

(5)          Le genre de questions soulevées à propos des poèmes d'Amanda Gorman (https://www.franceculture.fr/emissions/lhumeur-du-matin-par-guillaume-erner/lhumeur-du-jour-emission-du-lundi-08-mars-2021)



22 mars 2021

N° 257 - Le mot qui fâche


J'entends à la radio que notre grand manitou désapprouve le mot. Son porte-parole diligent (qui excelle à distiller la quintessence de la pensée complexe de son mentor à petit renfort de circonlocutions et d'ambages embarrassées) l'a aussitôt rayé de son glossaire et de ses éléments de langage. Mais ces subterfuges confinent à l'amphigouri...

L'Emmanitou n'est pas content. Ses confidents le confirment et ses conseillers le confessent : le mot ne lui convient pas. Son préfixe, dès les premières consonnes, contrevient aux convenances mais, surtout, il lui confère une connotation contestable. Il contribue à convoyer le concept de contact, de compagnie ou de convivialité, voire de concentration. Un conciliabule et une conférence, une convention comme un conclave, un concert, à l'instar d'un congrès, constituent une convergence, un concours de peuple qui n'est pas concevable dans un contexte de contagion et de contamination.

Chacun le discerne sans qu'il soit besoin de discours, on ne saurait en dissuader personne ou le dissimuler : il faut, sans s'en laisser distraire, garder ses distances, discrètement mais avec discipline. On ne peut s'en dispenser pour se distinguer : il faut se disperser, se disséminer, se disloquer sans discussion, se disjoindre, bref se dissocier. En un mot : se disfiner.

Voilà, nous allons cette fois plutôt nous disfiner pendant au moins un mois. Un mois où, chaque jour, nous nous éparpillerons dehors aussi longtemps que possible. Un aéropage d'experts interministériels planche sur une nouvelle mouture de l'attestation. On devra, pour obtenir la permission de rentrer chez soi à la tombée du couvre-feu, y cocher au moins cinq des dix alibis présumés valables pour regagner ses pénates comme : donner au chien ses croquettes, changer de masque, recharger son téléphone, faire pipi, voir l'épisode de "Plus belle la vie"...

 

26 février 2021

N° 256 - Un monde à l'envers


J'entends à la radio que la Nouvelle Zélande, fermée aux étrangers depuis bientôt un an, va le rester pendant des mois encore, le temps de voir ce que donne le vaccin dans le reste du monde. Cet isolement splendide et volontaire lui a plutôt réussi puisqu'on n'y compte que 25 décès dus au covid. L'équivalent de 335 chez nous, au lieu de 85000 ! De quoi rêver, comme dirait l'autre, aux possibilités d'une ile...

Bien sûr c'est facile de se soustraire à la contagion quand la première terre habitée (et encore...) est à 2000 kilomètres. Je n'avais pas réalisé qu'il y a nettement plus loin de Sydney à Christchurch que de Nice à Bastia quand j'eus l'occasion (il y a près de 40 ans, déjà...) de faire ce saut de puce. Les aléas du métier m'ayant mené jusqu'à Sydney, sur la face cachée de la planète, via Delhi et Singapour, je pouvais après tout rentrer chez moi par un autre chemin, tel un roi mage. D'autant plus que j'avais cette fois-là (outre un billet open) une bonne raison de revenir par l'est, par Christchurch, Honolulu et Los Angeles : mon homologue anglais de nos comités de jumelage avait en effet subitement émigré de l'autre côté du monde. J'allais être, le temps d'un weekend, le premier visiteur de la famille !

Pas plus qu'aujourd'hui on ne descendait d'un avion atterrissant sur le sol néo-zélandais comme du métro. On y restait assis le temps qu'une escouade sanitaire harnachée de blanc en parcoure solennellement les allées en vaporisant à la ronde un nuage dense et microbicide. Car depuis que le premier homme, un maori, il y a sept cent ans, et le second mammifère, un mouton, il y a deux cents ans, ont mis le pied sur leurs iles, les néo-zélandais se méfient de tout ce qui pourrait infester, envahir ou dénaturer leur paradis.

J'eus donc à ouvrir ma valise devant un solide gabelou costumé en boy-scout - chemisette et short clairs, couvre-chef à la Baden Powell retenu derrière les épaules par un lacet de cuir - dont le comptoir donnait sur le grand hall où déambulaient les passagers. Il entreprit une inspection précautionneuse de mon bagage où, comme d'habitude, j'avais tout rangé par couches. Il mit bientôt la main, sous mon pyjama, sur un petit wallaby bien à plat. Une peluche bien sûr... Il en inspecta l'étiquette, caressa et renifla la fourrure, en conclut apparemment qu'elle était synthétique, ce qui, bien que décevant pour moi, semblait lui convenir : il n'y avait rien d'organique ni d'encore un peu vivant là-dedans. 

Poursuivant l'exploration de mes strates vestimentaires, mon douanier en rangers et mollets velus sortit d'entre deux pantalons un chapeau de brousse à large bord ; il libéra en le déployant la douzaine de petits bouchons qui lui étaient suspendus dans le but de chasser par leur balancement les mouches du bush ou de l'outback. Là encore après avoir expertisé d'un doigt circonspect le liège des bouchons il sembla rassuré sur son incapacité à reprendre racine et posa le galure sur le comptoir, près du kangourou, en vérifiant d'un coup d'œil que je ne souhaitais pas m'en coiffer. 

Puis il atteignit les dépôts profonds, ceux des brochures, des rapports et des pochettes de transparents à rétroprojeter. Il en extirpa un autre objet mince, qui cette fois lui posait manifestement un problème : c'était vraiment du bois...
- What is that ?
- Ca ? Un boomerang, évidemment*.
Il le retournait, le soupesait... Il allait me le confisquer, c'est clair, m'obliger à trouver un autre cadeau-souvenir pour mon petit dernier...
- Does it work ?
- I hope so...
- You didn't try ?
- No, not yet...
Là, d'un large geste du bras, il montra le hall grouillant de monde :
- Try here !
Et il me mit le boomerang dans la main. Non, sérieux ?... Je changeai de main. Il me la retînt aussitôt :
- Hey, you're left handed ? Stop ! Sorry, you didn't get the proper one, you might kill someone.
Et il éclata de rire devant ma mine déconfite, me donna une grande tape sur l'épaule, ravi de sa blague, et m'aida à ranger mes affaires. N'empêche qu'il y a des failles dans la sécurité sanitaire de la Nouvelle-Zélande : j'aurais pu ce jour-là faire à moi seul plus de victimes que le virus...



*Une réplique qui devait, plus tard, être plagiée par Augustin Trapenard sur France Inter, à 8h59.


Face bombée dessus, face plate dessous.


P.S. Deux grands voyageurs-randonneurs devant l'éternel (appelons les Pat et Jo) me font l'amitié de confirmer mes dires :
"Une bien plaisante histoire ! Ça nous a rappelé notre arrivée à Auckland sur les coups de minuit, abrutis de décalage horaire, où on nous confisqua nos chaussures et bâtons de randonnée pour analyse de la terre qui s'y trouvait accrochée et désinfection du tout avant d'être autorisés à entrer dans ce beau pays. Have fun !"