4 juillet 2018

N° 203 - 80 maxi ?


J'entends à la radio que, partout en France, depuis le 1er juillet, beaucoup rechignent à ne plus dépasser 80. Je dois avouer que je me suis demandé si j'allais moi-même me plier à cette limitation. J'en devine qui froncent le sourcil, surpris que je me montre indocile. D'autres qui soulignent que cela concerne justement les amateurs d'itinéraires plus ou moins parallèles, dont la géométrie variable rend la sécurité aléatoire et parfois sujette à caution. 

Mon souci n'est pas là. J'ai précisément ce 1er juillet fêté mes 80 ans, en compagnie d'ailleurs d'un bon nombre de mes fidèles lecteurs. Devant eux je me suis posé la même question que Bécaud, il y a plus d'un demi-siècle : "Et maintenant, que vais-je faire" ? Ma chère épouse, qui m'accompagne avec un léger décalage horaire d'une dizaine d'années, m'a aidé à trouver la réponse, sur l'air (mais pas le ton) d'un succès de Charles Aznavour : "Tu t'laisses aller"...

👩Tu sais, t'es drôle à regarder 
T'es là, tu mang's, tu fais la fête 
Tu chant's, t'arrêt's pas d'rigoler 
Le champagn' te monte à la tête...
👨J'ai un peu bu, ça doit se voir, 
Mais ça me donne du courage 
Pour te dir' que j'ai bon espoir 
De ne pas vieillir davantage.  
J'attendrai qu'on ait le même âge
Pour rallumer tous ces bougeoirs...


👩 Je t'en prie ne dis pas d'sottises
Arrête un peu la vantardise
 
T'es pas sérieux, tu exagères,
Tu prends ça trop à la légère...
👨 Non, tes reproches seront vains
Car après ce premier juillet 
Tu sais qu'au delà d'quatre-vingts 
Faut pas aller, faut pas aller. 

Fair' davantage est défendu
J'ai plus l'droit de changer d'allure
Je vais garder, c'est entendu, 
A jamais la même figure 
La même voix tout de velours
Qui m'a valu l'heur de te plaire 
Les mêmes cheveux un peu courts
La même masse musculaire
Et le galbe extraordinaire
De ma brioche faite au tour.

👩 Comment peux-tu bien t'engager
A n'avoir pas l'air plus âgé
A demeurer le même encor
Voudrais-tu battre des records ? 
👨 Moi ? Pour garder résolument
Cette jeunesse inégalée
Sur le vélo d'appartement
J'vais pédaler, j'vais pédaler...

Et grâce à toi qui prendras soin
De mon régime et d'mes artères
Je ne prendrai pas d'embonpoint
Ma forme sera du tonnerre !
Un peu de marche, un verr' de vin,
Un petit scrabble certains soirs
Une pétanque et un câlin
Tu vois, c'est pas la mer à boire...
Voilà comment je vais pouvoir
Me maintenir à quatre-vingts.

👫 Et quand on aura au compteur
Tous deux quatre-vingts, comme une fleur,
On continu'ra sans s'presser
Sans imprudence et sans excès
On passera sous les radars
Sans jamais être repérés
Et l'on arrivera, peinards,
Sans s'emballer, à cent balais...



18 mai 2018

N° 202 - C'est normal...


J'entends à la radio - c'est vendredi, il est bientôt 9h - l'irremplaçable François Morel. Il ne faut jamais rien écrire avant d'avoir entendu François Morel. Surtout sur un thème qui lui tient à cœur et sur lequel il serait impensable, inimaginable, qu'il tienne sa langue et retienne sa verve. Si par extraordinaire vous ignoriez qui est François Morel ne croyez surtout pas ce qu'en dit le résumé qu'affiche Google (en tout cas ce matin) à droite de l'écran, sous quelques photos : "François Morel est un pianiste, chef d'orchestre, professeur québécois, surtout connu comme compositeur". Ce n'est pas le bon François Morel, sauf sur les photos ! 

Pourtant Google dit vrai quand il précise qu'il est né à Flers, en Normandie, le 10 juin 1959. Oui, François Morel est normand et c'est une raison majeure de bien l'écouter avant de cancaner sur certains sujets. Par contre ne vous alarmez pas d'apprendre à la ligne suivante qu'il n'est plus de ce monde depuis le 14 janvier. Je vous assure que je l'ai entendu ce matin dans le poste, l'esprit toujours aussi vif et la langue toujours aussi bien pendue. Il ne s'agissait pas de l'un de ces "bobinos" que son collègue Thomas Legrand exhume chaque matin des archives sonores de la station. C'est bien François Morel, en chair et en os, qui s'exprimait vertement (et en vers !) sur un point tout à fait d'actualité. C'est l'autre, le Québécois, qui est décédé cet hiver. Google, qui ne prête qu'aux riches, attribue ses talents au Normand qui en était déjà bien doté, au point d'avoir mérité quelques distinctions.


La moindre à ses yeux, comme à son nez et à ses papilles, n'est pas d'avoir été le premier ambassadeur des AOC et AOP de Normandie. Cette dignité lui a été conférée après qu'il ait fait sur l'antenne un "coming-out" résolu. Il a confessé ce jour-là être depuis son plus jeune âge un junkie définitivement incurable, un accro impénitent et insatiable à ce que des scientifiques américains venaient de dénoncer comme une drogue dure. Une drogue qui provient d'un triangle certes plus paisible que celui des Bermudes mais plus funeste encore, à les entendre, que le triangle d'or des confins du Laos, de la Thaïlande et de la Birmanie : celui que forment les petits bourgs de Livarot, Pont-l'Evêque et Camembert, au paradis tout sauf artificiel de la pâte molle à croute lavée ou fleurie...


Ce matin François Morel s'est élevé avec indignation contre le droit qui pourrait être donné d'étiqueter AOP des camemberts pondus à la chaine à partir de lait pasteurisé. J'avais hier commencé à griffonner quelques lignes sur le sujet. Mais, je vous en prie, écoutez plutôt François Morel : https://www.franceinter.fr/emissions/le-billet-de-francois-morel et son hymne au camembert !


Copie d'écran Google !

23 avril 2018

N° 201 - Dommages


J'entends à la radio qu’un essaim d'abeilles a trouvé refuge dans un scooter MBK garé dans une petite rue de Nice1. On m'aurait dit dans une Vespa2, j'aurais pu comprendre... Elles s'étaient envolées de ruches installées sur la terrasse d'un grand magasin. Peut-être rêvaient-elles d'aller butiner en toute liberté les mille fleurs des collines de l'arrière-pays et le lavandin sauvage de la garrigue, après un petit tour en motocyclette ? Non, effrayées par les pétards, les cris et les klaxons d'une manif des luttes convergentes (1400 participants d'après la police, 5000 d'après les syndicats) elles se sont bêtement précipitées dans la première cachette venue. D'où on les a prestement délogées et renvoyées à leurs rayons.

Les animaux souffrent beaucoup du désordre de ces temps-ci. Voyez le grand triton marbré (triturus marmoratus) aux taches vertes sur fond noir, ou la petite grenouille agile (rana dalmatina) avec son museau pointu et ses longues pattes rayées de sombre. Voyez le campagnol amphibie (arvicola sapidus) petite boule de poils bruns aux oreilles minuscules, ou le lézard vivipare (zootoca vivipara) aux courtes pattes et à la queue épaisse. Ils pensaient avoir enfin obtenu le droit de vivre, de croitre et de se multiplier dans les zones humides du bocage Nantais, si longtemps convoitées par les aéroplanes. Les pauvres tritons ont été empoisonnés par l'essence des cocktails Molotov répandue dans leurs mares. Les petits lézards des tourbières ont été asphyxiés par les gaz lacrymogènes. Les malheureux campagnols ont été brulés vifs dans les brasiers de vieux pneus aux fumées infectes et les petites grenouilles brunes ont été englouties dans les prairies triturées, malaxées, transformées en bourbiers par le piétinement des pataugas et des rangers (400 paires du côté des rebelles, 2500 du côté de la police).

Les animaux ne sont pas les seuls à pâtir. Pensez à ces jeunes gens qui rêvaient de faire de leur faculté une nouvelle abbaye de Thélème, où ils auraient tout appris, dans les domaines les plus divers, sans nulle contrainte, sans autre sélection que d'être physiquement avenants, galants, élégantes ou jolies... 
Ils l'avaient déjà décorée de peintures pariétales, ils y avaient remplacé les rudes sièges pliants par de simples litières, ils avaient mis au rebut les machines qui les auraient détournés d'exercer leurs talents et leur imagination en toute fantaisie. Las... Ils ont été pris pour des vandales barbares et au petit matin les gens d'armes en ont eu raison. Tout comme, en 496 selon Grégoire de Tours, 506 selon la Sorbonne, les guerriers Francs de Clovis avaient mis la pâtée aux Alamans, à Tolbiac.




1    Est-ce parce qu'il avait garé l'engin devant un "Flying Tiger Store" (ne me demandez pas ce qu'on y vend, je n'en ai aucune idée) que son propriétaire a découvert des milliers d'insectes à ailes et à rayures dans son moteur, au lieu d'un tigre Esso (faut-il rappeler ici une fameuse pub des années 60) ?
2   Faut-il rappeler aussi que Vespa est une ligne de scooters brevetée en 1946 par la société Piaggio et que Vespa signifie "guêpe" en italien ?




26 mars 2018

N° 200 - Carpe diem...


(Je ne pouvais enregistrer ce bulletin hier, vous comprendrez pourquoi).


J'entends à la radio qu'aujourd'hui, 25 mars, c'est la journée mondiale de la procrastination(1). Ca, ça manquait, c'est évident, c'était même tout à fait indispensable... Il y a enfin sur notre planète un jour où rien, absolument rien, n'est urgent, nulle part ; un jour où tout, rigoureusement tout, peut attendre. Je me vois donc moralement obligé de remettre à plus tard tout ce que j'étais peut-être censé faire aujourd'hui. A commencer par régler nos pendules sur l'heure d'été, qu'elles soient sur piles ou sur secteur(2) : ce serait complètement stupide de me lever une heure plus tôt pour ne rien faire de la journée !

Rien ne presse... 

Peut-être vais-je, mais tout au plus, prendre mon temps pour vérifier, tranquillement, d'où sort ce verbe étrange et à peu près imprononçable : procrastiner. Mais, surtout, sans me précipiter sur google, sans me ruer sur le wiktionnaire. Pour une fois je vais m'accorder le loisir savoureux de feuilleter lentement, soigneusement, les pages jaunies de mon gros Lexis Larousse, édition 1975. Voyons... proclitique, procombant, proconvertine (je laisse glisser mon doigt le long de la colonne...) procordés, voilà : procrastination. Le mot vient du latin crastinus. C'est une occasion rare et rêvée de descendre de l'étagère où il se parchemine, avec tous les égards qui lui sont dus, ce bon vieux Gaffiot de 1954. J'y suis, page 439, entre crasso et crebresco : crastĭnō, adv. (crastinus), demain, puis crastĭnum, i, n. (crastinus), le lendemain. 
Le lendemain... voilà un autre mot fort intéressant. Comme notre langue est riche ! Nous aussi nous disposons d'un adverbe, demain, et d'un nom, lendemain. D'après mon Lexis, que je suis retourné consulter, il y a quelque sept siècles on disait l'endemain. Puis l'habitude s'est prise d'y ajouter un deuxième article. C'était pourtant clair et bien suffisant : l'endemain. L'endemain de fête, l'endemain qui chante... Tiens, puisque je n'ai rien d'autre à faire, je vais essayer de reconstituer, de mémoire, la pochade provençale où Fernand Sardou, le père, confessait jadis ses penchants paresseux : "Aujourd'hui peut-être, ou alors demain"... Fernand Sardou, troubadour procrastinateur !

Mais... crastinus, voilà une piste onosmatique et anthroponymique, voire généalogique, que je n'avais pas encore pensé à explorer ! Un de mes lointains aïeux était peut-être un flemmard, un glandeur de première qui n'en foutait pas une rame et que tout son village surnommait "ce crastin". Après tout, puisqu'on baragouinait encore un peu le bas latin à l'époque, il n'est même pas exclu que je descende d'un roi fainéant. Je vais entreprendre des recherches dès demain.



(2) Voir n° 199 : "Minute, papillon !" A propos, cette journée internationale m'a fait remettre aux calendes, grecques ou latines, un autre projet : celui de marquer d'une pierre blanche le n° 200 de "Mots parallèles" !






10 mars 2018

N° 199 - Minute, papillon !



J'entends à la radio que les Kosovars mettraient ma pendule de cuisine en retard ? Pas la grande horloge à pile et à aiguilles, celle-là n'est jamais à l'heure, mais le petit cadran du micro-ondes. Ne comprenant pas bien ce que le Kosovo vient faire là dedans, je suis allé au bar-tabac, dans l'idée d'acheter un magazine scientifique. Là je suis tombé sur Léon, vous savez l'instit retraité1. Il était justement en train de discuter de ça au comptoir avec Marcel, le pochard qui avait interpelé le Président2.
Marcel, voyons, ça n'est pas si compliqué ! La pendule de votre four avance d'une seconde chaque fois qu'elle a compté 50 inversions du sens du courant. 50, c'est la fréquence normale du courant alternatif.
OK, Léon, OK... Mais le Kosovo ? C'est pas des fèque-niouzes, c'histoire de Kosovo ? Le cas s'est vu...
Pas du tout, Marcel ! Les Kosovars ne produisent pas autant de courant qu'ils devraient, alors tout le réseau peine et ça fait baisser la fréquence partout.
Eh, dites, Léon, l'élétrécité du Kosovo, c'que ça vaut, je l'ai lu, c'est pas 0.2% de toute l'Europe. Alors, le Kosovo, quoi, ça va !
Ne croyez pas ça, Marcel : il ne faut pas grand chose pour tout dérégler ! C'est l'effet papillon. Tout le monde vous le répète : la télé, la radio, les journaux, facebook, tout le monde3. A cause du Kosovo la fréquence est tombée à 49,996. Ca fait 8 pour 100 000 en moins !
8 pour 100 000 ? C'est tout ? Mais c'est peanuts ! Et on met ça sur l'dos des Kosovars ? Si c'est d'ça qu'on cause, au r'voir !
Marcel, on va faire le calcul tranquillement. Vous allez comprendre. Ecoutez-moi bien.... Un four sur la mauvaise fréquence perd une seconde quand un autre sur la bonne aurait compté 50 inversions de plus, donc au bout d'un temps T donné par l'équation (il griffonne au dos d'un sous-bock) T égale...
Hé, ho, Coco, ça va ! Y'a pas qu'au Kosovo qu'y a 10 000 minutes par semaine, à un poil près. Alors si vot' pendule ralentit de 8 pour 100 000 elle va retarder de 8 minutes dans dix semaines, c'est trop clair ! Mais siouplait, Léon, qu'est-ce qu'ils ont contre les Kosovars vos cossards de l'EDF ? Ils pourraient pas plutôt r'mettre un peu d'jus dans l'circuit avec tous leurs réacteurs atomiques, non ? Et les journalistes qui copient les uns sur les autres pour débiner le Kosovo ? Ils font écho, ces veaux, à des bla-bla ! Pourquoi ils nous disent : ceux qu'impacte le Kosovo, du coup c'est vous ! Hein ? Au lieu d'espliquer ?
Je ne sais pas, Marcel... Ils ont peut-être laissé tomber les maths et la physique dès le collège...
Bon, allez, à la vôtre, Léon. Ah, n'oubliez pas, de toute façon dans deux semaines faudra mettre la tocante de votre micro-onde à l'heure : on va r'passer à l'heure d'été.


1 Voir Mots // n° 129, "Ca marche !"
2 Voir n° 131, "Les guignolets de l'info"