30 septembre 2017

N° 190 - En marche !



J'ai entendu à la radio que Levi Strauss et Google ont conçu une veste en jean connectée. Malheureusement mon Levi's® Store de la rue de Poissy n'a pas encore été livré. A défaut, le vendeur me propose d'abord un pantalon denim, en solde parce que sa connectique date du début 2017. Puis, comprenant (enfin...) qu'il a affaire à un geek, il m'offre d'essayer la version béta d'un modèle plus avancé : toutes ses coutures dissimulent des vibrocapteurs, pas seulement au niveau de la ceinture.

Je sors du magasin, active l'appli GPS de mon smartphone et tape ma destination : Paris, rue du Dessous des Berges. Une vibration sur ma hanche gauche me fait prendre à gauche, rue au Pain, puis une autre, à droite, rue de La Salle. Les ourlets qui enserrent mes chevilles frémissent tour à tour, à chaque pas : gauche, droite, gauche, droite... Ils régulent la cadence. Soudain le futal se contracte sur mes ménisques et me bloque net en haut de l'escalator du RER, en panne. Je prends donc l'escalier, où les impulsions s'espacent un peu. Puis leur rythme s'accélère dans le couloir et je comprends qu'il faut allonger le pas pour ne pas rater le train. Juste avant le tourniquet, un chatouillis sur la fesse me rappelle que mon passe Navigo est dans la poche-revolver. A coups de petites pressions sur mes bourrelets, mon jean me conduit vers un wagon où il y a de la place. Il me guide jusqu'à celle que je préfère, en haut, près d'une vitre côté quai. Vraiment, l'exploitation des big-data enregistrées par les caméras de la RATP est remarquable ! Elle me laisse rêveur... jusqu'à ce que tout mon froc grésille et me réveille pour le changement à Gare de Lyon. Je m'abandonne aux vibreurs qui me pilotent vers la ligne automatique M14. L'esprit libre, je ne perds rien des réclames affichées dans le dédale des couloirs. Voilà trois fois que mon smart-falzar ralentit et me fait faire un petit quart de tour vers les écrans où une pin-up sexy surfe, sans se lasser, la même vague bleue d'une plage des Seychelles baignée de soleil... Une gamme de frissonnements fait comme ruisseler l'eau, s'effriter le sable, flamboyer les UV tout au long des jambes de mon grimpant connecté... Une sensation de houle se diffuse depuis la couture de la fourche, sous le regard ensorcelant de la surfeuse... On a dû me fourguer un modèle "djeune"... Un bip de mon smartphone rompt le charme : un SMS me signale une promo sur un séjour à Mahé mi-octobre, un autre m'informe que mon agenda est vierge à cette époque.

Me voici arrivé rue du Dessous des Berges, au siège de la Fédération des Randonneurs. Ma visite n'était pas urgente. Je vais plutôt leur faire part d'une idée qui m'est venue en chemin. Il est temps de laisser tomber le balisage des GR et des PR, d'oublier les marques blanches, rouges ou jaunes ainsi que les topoguides : tout marcheur a son smartphone ; il ne lui manque plus qu'un bénard Quechua connecté.

Cela fait, toujours actionné par mes vibrocapteurs, je pousserai jusqu'au siège Lidl de Rungis. Là, je suggérerai d'améliorer encore les salopettes généreusement fournies aux ouvriers-marionnettes des entrepôts. Grâce aux bleus de travail connectés, Lidl pourra bientôt faire l'économie des casques-audio et de la commande vocale ?


P.S ou N.D.L.R. :   Tout cela existe déjà ou existera sous peu. Si tu en doutes, clique sur :

Pour ce qui est d'un entrepôt Lidl, si tu n'as pas vu "Cash investigation" sur France2 mardi dernier, l'émission est disponible en "replay", par exemple sur : https://www.youtube.com/watch?v=s5uHC6TN2wo.
La séquence qui commence 18 minutes après le début et en dure 4 est sidérante...




31 août 2017

N° 189 - Temps de cochon




J'ai entendu à la radio qu'un tribunal administratif avait annulé l'interdiction des repas sans porc dans les cantines de Chalon-sur-Saône. J'ai entendu... puis je me suis demandé ce que j'avais compris. Je dois dire que le peu que j'ai retenu de mes études tient en quelques principes tels que : commencer par le commencement et bien lire l'énoncé ; ou en des règles simples comme : moins par moins égale plus.
Je reprends l'exercice. Soit : au début les repas à Chalon étaient sans porc. Puis un responsable les a interdits et le tribunal vient d'annuler cette interdiction. Conclusion : on revient à la situation initiale, on ne sert plus de porc dans les cantines de Chalon. CQFD.

J'ai eu l'occasion de parler de ça à mon ami Désiré, le mari de Léonor(1). Lui n'a pas fait beaucoup de maths au lycée, aussi c'est avec ménagement qu'il me dit que, à son sentiment, j'ai peut-être compris de travers(2). Sans doute même tout l'opposé de ce qu'il faudrait. Il m'explique : "Au début, contrairement à ce que tu crois, les repas n'étaient pas sans porc. Par contre il y avait des repas sans porc." Je saisis : "Je vois ! Certains jours on mangeait du porc, les autres non." Désiré demande : "Tu veux dire : les autres enfants ?"  Moi : "Non : les autres jours. Ceux qui ont été supprimés." Désiré rectifie : "On peut manger du porc et pas de porc tous les jours, en même temps." Moi : "Ah, en même temps... Encore les promesses de Macron... Autrement dit, par exemple, quand c'est cassoulet, on peut le garnir d'une saucisse de Toulouse et d'une croquette de poisson pané ?" Désiré, qui est extrêmement patient, s'échine(3) à préciser : "Excuse-moi, j'aurais dû dire : tu peux manger du porc ou pas de porc tous les jours, en même temps." Moi : "Comment ça, en même temps ?" Désiré : "Au même endroit si tu préfères : toi du porc, ton copain pas de porc, à la même table, en même temps." Moi : "Sauf si ça lui coupe l'appétit... En fait, moi, tu sais, je n'aime pas trop le porc. De toute façon je ne mange plus à la cantine."

Là, j'ai senti que je commençais à fatiguer Désiré. C'est sur un ton un peu sec qu'il m'a déclaré : "Ecoute, aujourd'hui, c'est comme ça : tu peux manger du porc et pas de porc, être et de gauche et de droite, être homme et femme ou tout ce que tu voudras, en même temps. Mais je te préviens, je te le dis franco(4), quand la cour européenne de justice aura contesté l'arrêt de cassation du jugement d'appel portant abrogation de l'annulation de l'interdiction de la suppression des menus de substitution sans porc, ne va pas me demander : qu'est ce qu'on mange ?"




1 Je vous les ai déjà présentés, il y a un peu moins de deux ans, au n° 153.
2 De porc, aurait ajouté Boby Lapointe.
3 Dito. 
4 Non, pas là Boby !







25 août 2017

N° 188 - Rentrée


J'entends à la radio que les ouvriers de GM&S sont revenus à l'usine. Pas au boulot, il n'y en a plus, mais à l'usine. Celle où ils pliaient de la tôle pour former des pièces d'auto, à La Souterraine, dans la Creuse.

Curieux nom, La Souterraine. Curieux aussi qu'on précise toujours : dans la Creuse... La Souterraine, dans la Creuse. Autant dire un trou, au fin fond du creux de la France profonde... Essayons de nous mettre à la place des étrangers, Chinois, Syldaves ou autres, qui pourraient être tentés de reprendre la boite. Ils s'aident probablement de google-traduction et ils comprennent quoi ? Que c'est une grotte, une caverne, un gouffre ?
Ils ont entendu parler de Lascaux, bien sûr, alors ils doivent s'imaginer des hommes de Cro-Magnon forgeant dans l'ombre, à coups de massue, des choses dessinées au noir de fumée sur la paroi... Pour eux, La Souterraine, dans la Creuse, cela doit grouiller d'araignées, de chauves-souris et de reptiles myopes comme des taupes. Comment cela pourrait-il les attirer ? Ils hésitent sans doute à investir dans des antres de troglodytes ou des boyaux de mine, à La Souterraine, dans la Creuse... Ils ont aussi peu envie de bosser à La Souterraine, dans la Creuse, que de passer des vacances dans un cul de basse-fosse humide ou des catacombes enténébrées. A la rigueur ils pourraient être tentés d'y forer un tunnel et d'y créer une nouvelle ligne de métro. Mais un métro, à La Souterraine, dans la Creuse, pour aller où ? Ils pourraient être séduits par un projet de galeries où enfouir pour l'éternité des déchets radioactifs HAVL(1). Mais ne verrait-on pas surgir de terre des zadistes, même à La Souterraine, dans la Creuse ?

Alors les GM&S n'ont plus trop le moral... Au début pourtant leurs pères fabriquaient des trottinettes dans la même usine(2). Des trottinettes avec lesquelles ils ont sans doute, eux, fait la course entre copains autour de la grande église de La Souterraine, dans la Creuse, et de sa fameuse crypte. Les trottinettes, ça marchait. Alors pourquoi pas, aujourd'hui, la tôlerie pour voiture ? On a bien ré-ouvert des usines à Le Creusot, dans la Saône-et-Loire...



(1) Déchets de Haute Activité à Vie Longue
(2) Voir le site : http://gms-industry.com







26 juillet 2017

N° 187 - Mesurer à son aune



J'entends à la radio que cinq mille hectares de forêt sont déjà partis en fumée dans le sud-est. Cinq mille, c'est énorme. Mais qui sait encore ce que c'est qu'un hectare ? Le speaker qui répète l'information en boucle a-t-il la moindre idée de ce que cela représente ? Il n'y a que les paysans (et les notaires...) pour avoir ça dans l'œil ! Mais ils ne sont même plus un million en France, où il ne reste pas deux cent mille fermes de moins de vingt hectares.

Je suis souvent effaré par les chiffres qu'on cite à la radio ou à la télé sans trop se soucier de leur signification ou de leur vraisemblance. Tenez, hier, une jeune reporter a décrit l'étendue d'une zone incendiée en estimant sa... circonférence à 14 kilomètres. Doutant que les pompiers lui aient permis d'en faire tranquillement le tour avec son podomètre, je me suis fait mon idée de la surface en cause : si 2pR = 14 km, pR² = 15.6 km². Elle a de la chance la jeunotte (plus que la pinède...) : les deux nombres sont du même ordre. Mais va savoir ce qu'elle appelle circonférence...

Quand il est question de superficie, vous l'avez remarqué, l'unité que les journalistes emploient maintenant le plus souvent, celle avec laquelle ils sont le plus à l'aise, c'est le terrain-de-football. On nous cite par exemple un campus grand comme sept terrains de football. Oui, même pour une université... Pour jouer au foot, je ne vous apprends rien, il faut un terrain rectangulaire de 105 mètres par 68, soit un peu moins d'un hectare. On peut aménager 14 terrains de foot là où il n'y a que 10 hectares de forêt ou de terre à blé. Si le foot n'était pas déjà utilisé par les Anglais comme (petite...) unité de longueur, ce serait de nos jours une mesure de surface bien plus pertinente que l'hectare. Sa concurrente directe (vous l'avez certainement déjà entendu utiliser) c'est le pont-d'envol-de-porte-avions (ou pepa). Cela vaut 1.2 hectares, moins de deux foots, mais c'est beaucoup moins parlant pour le commun des mortels (et, qui plus est, totalement inculte).

Que voulez-vous, il faut vivre avec son temps, en y adaptant ses instruments de mesure... En matière monétaire aussi il y a une unité de compte qui devient incontournable, c'est le pogba. Un pogba vaut 125 millions d'euros*. On parle ces jours-ci du transfert au PSG de M. Neymar, un Brésilien qui joue au ballon à Barcelone, pour un montant de 1.8 pogba. Pour fixer les idées, en réduisant l'APL de 5 euros le gouvernement compte économiser cette année 0.8 pogba. Pourtant, sur les campus de sept foots, les étudiants privés de ces 5 euros ne manqueront pas un match à la télé...



*C'est le montant du transfert de Paul Pogba de la Juventus de Turin à Manchester United l'an dernier.








10 juillet 2017

N° 186 - Ballade des dames du temps jadis




J'entends à la radio, depuis le grand chambardement, beaucoup de gens ou de noms que je ne connais pas. Je ne m'y retrouve plus, je suis un peu perdu...

(D'après François Villon, avec un V...)

Dites-moi où, n'en quel pays,
Est Marisol, dame Touraine,
L'indocile Filippetti
En gros sabots de sa Lorraine,
Duflot, aux ailes d'éolienne,
Taubira, au verbe éloquent,
Fleur Pellerin, la Coréenne ?
Quel beau florilège d'antan...

Où est la loyale El Khomri ?
Une loi qui n'était pas sienne
Lui valut l'injuste mépris
Et la rancune faubouriennes.
Où est Najat, toujours sereine,
Qui prit grand soin que les enfants
Aient des maitres qui leur conviennent,
Meilleurs qu'aux collèges d'antan ?..

Où est l'amère Valérie
Qui prit le pas sur Ségolène ?
Où est la piquante Julie
L'ensorcelante comédienne
La tendre amante élyséenne
Qui égayait ce président
Epris d'elle, ou de prétentaine,
Mais... sans les cortèges d'antan.

Prince, foin de calembredaines,
Il ne faudra pas bien longtemps
Avant qu'un tour nous les ramène :
Un tour de manège d'antan ?




Version originale (1460)

Dictes moy ou n’en quel pays,
Est Flora, la belle Romaine,

Archipïadés, ne Thaÿs,
Qui fut sa cousine germaine,
Echo parlant quant bruyt on maine
Dessus riviere ou sus estan,
Qui beaulté ot trop plus qu’umaine.
Mais ou sont les neiges d’antent ?


Ou est la tres saige Esloÿs,
Pour qui chastré fut et puis moyne
Piere Esbaillart a Saint Denys ?
Pour son amour eust ceste essoyne.
Semblablement, ou est la royne
Qui commanda que Buriden
Fust gecté en ung sac en Saine ?
Mais ou sont les neiges d’antent ?


La Royne Blanche comme liz
Qui chantoit a voix de seraine,
Berte au plat pié, Bietrix, Aliz,
Haranbourgis qui tint le Maine,
Et Jehanne la bonne Lorraine
Qu’Engloys brulerent a Rouen,
Ou sont ilz, ou, Vierges souveraine ?
Mais ou sont les neiges d’antent ?


Prince, n’enquerrez de sepmaine
Ou elles sont ne de cest an,
Qu’a ce reffraing ne vous remaine
Mais ou sont les neiges d’antent ?