25 août 2017

N° 188 - Rentrée


J'entends à la radio que les ouvriers de GM&S sont revenus à l'usine. Pas au boulot, il n'y en a plus, mais à l'usine. Celle où ils pliaient de la tôle pour former des pièces d'auto, à La Souterraine, dans la Creuse.

Curieux nom, La Souterraine. Curieux aussi qu'on précise toujours : dans la Creuse... La Souterraine, dans la Creuse. Autant dire un trou, au fin fond du creux de la France profonde... Essayons de nous mettre à la place des étrangers, Chinois, Syldaves ou autres, qui pourraient être tentés de reprendre la boite. Ils s'aident probablement de google-traduction et ils comprennent quoi ? Que c'est une grotte, une caverne, un gouffre ?
Ils ont entendu parler de Lascaux, bien sûr, alors ils doivent s'imaginer des hommes de Cro-Magnon forgeant dans l'ombre, à coups de massue, des choses dessinées au noir de fumée sur la paroi... Pour eux, La Souterraine, dans la Creuse, cela doit grouiller d'araignées, de chauves-souris et de reptiles myopes comme des taupes. Comment cela pourrait-il les attirer ? Ils hésitent sans doute à investir dans des antres de troglodytes ou des boyaux de mine, à La Souterraine, dans la Creuse... Ils ont aussi peu envie de bosser à La Souterraine, dans la Creuse, que de passer des vacances dans un cul de basse-fosse humide ou des catacombes enténébrées. A la rigueur ils pourraient être tentés d'y forer un tunnel et d'y créer une nouvelle ligne de métro. Mais un métro, à La Souterraine, dans la Creuse, pour aller où ? Ils pourraient être séduits par un projet de galeries où enfouir pour l'éternité des déchets radioactifs HAVL(1). Mais ne verrait-on pas surgir de terre des zadistes, même à La Souterraine, dans la Creuse ?

Alors les GM&S n'ont plus trop le moral... Au début pourtant leurs pères fabriquaient des trottinettes dans la même usine(2). Des trottinettes avec lesquelles ils ont sans doute, eux, fait la course entre copains autour de la grande église de La Souterraine, dans la Creuse, et de sa fameuse crypte. Les trottinettes, ça marchait. Alors pourquoi pas, aujourd'hui, la tôlerie pour voiture ? On a bien ré-ouvert des usines à Le Creusot, dans la Saône-et-Loire...



(1) Déchets de Haute Activité à Vie Longue
(2) Voir le site : http://gms-industry.com







26 juillet 2017

N° 187 - Mesurer à son aune



J'entends à la radio que cinq mille hectares de forêt sont déjà partis en fumée dans le sud-est. Cinq mille, c'est énorme. Mais qui sait encore ce que c'est qu'un hectare ? Le speaker qui répète l'information en boucle a-t-il la moindre idée de ce que cela représente ? Il n'y a que les paysans (et les notaires...) pour avoir ça dans l'œil ! Mais ils ne sont même plus un million en France, où il ne reste pas deux cent mille fermes de moins de vingt hectares.

Je suis souvent effaré par les chiffres qu'on cite à la radio ou à la télé sans trop se soucier de leur signification ou de leur vraisemblance. Tenez, hier, une jeune reporter a décrit l'étendue d'une zone incendiée en estimant sa... circonférence à 14 kilomètres. Doutant que les pompiers lui aient permis d'en faire tranquillement le tour avec son podomètre, je me suis fait mon idée de la surface en cause : si 2pR = 14 km, pR² = 15.6 km². Elle a de la chance la jeunotte (plus que la pinède...) : les deux nombres sont du même ordre. Mais va savoir ce qu'elle appelle circonférence...

Quand il est question de superficie, vous l'avez remarqué, l'unité que les journalistes emploient maintenant le plus souvent, celle avec laquelle ils sont le plus à l'aise, c'est le terrain-de-football. On nous cite par exemple un campus grand comme sept terrains de football. Oui, même pour une université... Pour jouer au foot, je ne vous apprends rien, il faut un terrain rectangulaire de 105 mètres par 68, soit un peu moins d'un hectare. On peut aménager 14 terrains de foot là où il n'y a que 10 hectares de forêt ou de terre à blé. Si le foot n'était pas déjà utilisé par les Anglais comme (petite...) unité de longueur, ce serait de nos jours une mesure de surface bien plus pertinente que l'hectare. Sa concurrente directe (vous l'avez certainement déjà entendu utiliser) c'est le pont-d'envol-de-porte-avions (ou pepa). Cela vaut 1.2 hectares, moins de deux foots, mais c'est beaucoup moins parlant pour le commun des mortels (et, qui plus est, totalement inculte).

Que voulez-vous, il faut vivre avec son temps, en y adaptant ses instruments de mesure... En matière monétaire aussi il y a une unité de compte qui devient incontournable, c'est le pogba. Un pogba vaut 125 millions d'euros*. On parle ces jours-ci du transfert au PSG de M. Neymar, un Brésilien qui joue au ballon à Barcelone, pour un montant de 1.8 pogba. Pour fixer les idées, en réduisant l'APL de 5 euros le gouvernement compte économiser cette année 0.8 pogba. Pourtant, sur les campus de sept foots, les étudiants privés de ces 5 euros ne manqueront pas un match à la télé...



*C'est le montant du transfert de Paul Pogba de la Juventus de Turin à Manchester United l'an dernier.








10 juillet 2017

N° 186 - Ballade des dames du temps jadis




J'entends à la radio, depuis le grand chambardement, beaucoup de gens ou de noms que je ne connais pas. Je ne m'y retrouve plus, je suis un peu perdu...

(D'après François Villon, avec un V...)

Dites-moi où, n'en quel pays,
Est Marisol, dame Touraine,
L'indocile Filippetti
En gros sabots de sa Lorraine,
Duflot, aux ailes d'éolienne,
Taubira, au verbe éloquent,
Fleur Pellerin, la Coréenne ?
Quel beau florilège d'antan...

Où est la loyale El Khomri ?
Une loi qui n'était pas sienne
Lui valut l'injuste mépris
Et la rancune faubouriennes.
Où est Najat, toujours sereine,
Qui prit grand soin que les enfants
Aient des maitres qui leur conviennent,
Meilleurs qu'aux collèges d'antan ?..

Où est l'amère Valérie
Qui prit le pas sur Ségolène ?
Où est la piquante Julie
L'ensorcelante comédienne
La tendre amante élyséenne
Qui égayait ce président
Epris d'elle, ou de prétentaine,
Mais... sans les cortèges d'antan.

Prince, foin de calembredaines,
Il ne faudra pas bien longtemps
Avant qu'un tour nous les ramène :
Un tour de manège d'antan ?




Version originale (1460)

Dictes moy ou n’en quel pays,
Est Flora, la belle Romaine,

Archipïadés, ne Thaÿs,
Qui fut sa cousine germaine,
Echo parlant quant bruyt on maine
Dessus riviere ou sus estan,
Qui beaulté ot trop plus qu’umaine.
Mais ou sont les neiges d’antent ?


Ou est la tres saige Esloÿs,
Pour qui chastré fut et puis moyne
Piere Esbaillart a Saint Denys ?
Pour son amour eust ceste essoyne.
Semblablement, ou est la royne
Qui commanda que Buriden
Fust gecté en ung sac en Saine ?
Mais ou sont les neiges d’antent ?


La Royne Blanche comme liz
Qui chantoit a voix de seraine,
Berte au plat pié, Bietrix, Aliz,
Haranbourgis qui tint le Maine,
Et Jehanne la bonne Lorraine
Qu’Engloys brulerent a Rouen,
Ou sont ilz, ou, Vierges souveraine ?
Mais ou sont les neiges d’antent ?


Prince, n’enquerrez de sepmaine
Ou elles sont ne de cest an,
Qu’a ce reffraing ne vous remaine
Mais ou sont les neiges d’antent ?




26 juin 2017

N° 185 - Caquetage


J'ai entendu à la radio qu'on avait encore pas mal dégagé !... Il y a un mois je connaissais vaguement de nom, de vue ou de réputation un tiers des ministres qui venaient d'être nommés. Aujourd'hui, sur les vingt qui sont encore présumés irréprochables et bons pour le service, je n'en connais plus qu'un quarteron. J'allais les appeler "les quatre vieux de la vieille", en oubliant que la vieille en question c'était la garde de l'empereur, et les vieux, ses grognards. On n'en est pas là, enfin... pas encore.
Avant, avant la révolution, mes quatre briscards n'étaient même pas de la même clique : le premier tissait sa toile entre Croix-Rousse et traboules, le second vaquait de l'arsenal de Lorient à ceux du Moyen Orient, le troisième faisait dans le mille-feuille* et le dernier prêchait la télécologie. A propos, celui-là ne doit pas avoir beaucoup d'atomes crochus avec son patron... On le sait, l'atome n'est pas son truc : on dit qu'il en fait des cauchemars de Fukushuaïa ! Quant à son patron, on verra : arrivera ce qu'areva...

Souhaitons en tout cas que personne n'ait plus à quitter le gouvernement comme un malpropre. Mais, on le sait maintenant, il suffit d'un rien pour qu'un corbeau adresse un poulet au Canard et que la volaille qui fait l'opinion, comme dit Souchon, de peur d'avoir été pigeonnée, pousse des cris d'orfraie. Et pour que le dindon de la farce se retrouve le bec dans l'eau.

Je ne veux pas jouer les oiseaux de mauvais augure, hulot ou autre. Je me garderai de ternir la blancheur de la collomb confrontée aux nuées de migrateurs (quoique...). Je ne tiens pas à porter la poisse à quiconque. Et je m'en voudrais en particulier si la ministre des affaires européennes, la petite Mme Loiseau, en venait à se faire du mouron...


 * Tout le monde a lu, bien sur, les mille pages du programme de B. Le Maire pour l'une des primaires.


30 mai 2017

N° 184 - Etude de genres




J'entends à la radio que l'autre jour, à Bruxelles, la reine Mathilde a invité à diner les épouses des chefs d'état qui participaient au sommet de l'OTAN. Parmi elles, pour la première fois, il y avait un homme, le mari du premier ministre du Luxembourg.

Vous comprenez tout de suite que j'aborde là un sujet délicat, qui nécessite que je pèse mes mots. Je vais d'ailleurs corriger mon premier paragraphe à l'instant.

J'entends à la radio que l'autre jour, à Bruxelles, la reine Mathilde a invité à diner les époux des chefs d'état qui participaient au sommet de l'OTAN. Parmi eux, pour la première fois, il y avait un homme, le mari du premier ministre du Luxembourg.

J'en suis navré pour mes lectrices mais notre grammaire est sans équivoque : il suffit d'un seul sujet masculin au milieu de dix sujets féminins pour que le masculin l'emporte. Voyons quand même si je peux contourner cette difficulté en employant  d'autres mots qu'épouse et époux.

"La reine Mathilde a invité à diner les compagnons des chefs d'état..." Non : il y a dans la sonorité du mot compagnon quelque chose de viril qui ne lui permet pas de désigner aussi des compagnes. Qui oserait, par exemple, présenter Melania comme le compagnon de Donald, quand c'est lui qui a la pogne et le pognon ?

Tentons autre chose : "La reine Mathilde a invité les conjoints des chefs d'état..." Ca, c'est mieux. Conjoint a une connotation vaguement administrative, presque neutre, qui peut faire l'affaire, d'autant plus que son féminin, conjointe, s'en distingue à peine. Cependant deux conjoints ont a priori gravé un jour leurs "noms au bas d'un parchemin1". Qui sait si toutes ces personnalités sont, comme le premier ministre Luxembourgeois, bel et bien mariées (là, le féminin s'impose, à cause de personnalités) ?

Ce qu'il me faut, c'est clair, c'est un nom qui n'existe que dans un seul genre. Il y a bien moitié... Quelqu'un vous a certainement déjà présenté sa moitié ? Voyons ce que cela donne : "La reine Mathilde a invité à diner les moitiés des chefs d'état qui participaient au sommet de l'OTAN. Parmi elles il y avait un homme, le mari du premier ministre du Luxembourg". Rien à dire, c'est correct. A condition de bien insister sur les moitiés. Mais le mot moitié suggère encore un lien marital, qui n'a rien d'obligatoire... 

Alors, pourquoi pas consort ? "La reine Mathilde a invité les consorts des chefs d'état..." A première vue ce mot convient puisqu'il sert à désigner qui partage le sort (pas forcément enviable) d'une tête couronnée. Malheureusement, tant que l'Académie n'en décide pas autrement, consort, dans cette acception, n'est pas un nom : c'est un adjectif, et qui plus est strictement masculin : on ne dit pas princesse consorte...

Donc, ça ne va pas non plus ! Sans compter que la question ne concerne pas que les chefs d'état. J'ai participé moi-même à bien des colloques où je restais enfermé avec mes semblables dans une salle obscure, au sous-sol d'un hôtel ou d'un palais des congrès, tandis qu'un programme touristico-culturel était proposé aux accompagnatrices... Y aurait-il un synonyme, sans genre défini, d'accompagnateur et accompagnatrice ?

Après tout je vais écrire simplement : "L'autre jour, à Bruxelles, la reine Mathilde a invité à diner les mecs et les meufs des chefs d'état qui participaient au sommet de l'OTAN. On y comptait entre autres le mari du premier ministre du Luxembourg2". Et je vais, enfin, pouvoir continuer ma chronique !

Mais c'est peut-être un peu déplacé ?
Je ne sais plus... Je renonce... Qui a une meilleure idée ?




1 Brassens : "La non-demande en mariage".

2 Vous ne connaissiez peut-être pas Gauthier Destenay, le mari de Xavier Bettel, premier ministre du Luxembourg. Architecte de profession, il forme avec lui le premier couple masculin marié à la tête d'un Etat.