26 septembre 2023

N° 288 - Encore des mots, toujours des mots...

 J'entends à la radio (oui, je vous rassure, elle remarche !) j'entends un chroniqueur de géopolitique commenter l'obligeance suspecte que manifeste aujourd'hui la Chine de Xi-Jinping à l'égard de la Syrie de Bachar-el-Assad, ou ce qu'il en reste. Il en voit le Chinois comme un futur hégémon. J'avoue que ce mot, que je n'avais certainement encore jamais employé moi-même, m'a interloqué. J'ai eu la curiosité d'en vérifier le sens. J'entends déjà les taquins prédire, en échangeant des coups de coude : "Attends, il va ressortir son vieux Lexis, édition 1975". Eh bien ! le mot hégémon n'y figure pas. J'attire au passage l'attention sur le point d'exclamation qui, n’interrompant pas ici vraiment la phrase, n’oblige pas à user après lui de la majuscule. Même la définition de l'hégémonie, dont je soupçonnais évidemment qu'il fût l'étymon, n'y fait pas référence. Je reconnais d'ailleurs à cette occasion que je n'avais encore jamais noté non plus qu'on désignât ainsi la racine qui donne l'étymologie d'un autre mot. Mais qu'il ignore l'hégémon n'est pas une raison pour me débarrasser de mon Lexis, pour le balancer dans quelque escalier aussi infamant que les gémonies où les Romains abandonnaient les suppliciés aux vautours. Ceci n'est qu'une autre parenthèse car les gémonies n'ont rien à voir, bien sûr, avec l'hégémonie. C'est pourtant wikipédia qui m'a rappelé le rôle de commandant en chef, tant militaire que politique, qu'avait l'hégémon chez les Grecs. Tout en citant l'exemple incongru de Ponce Pilate, préfet romain de Judée, plus connu pour ses ablutions et le soin qu'il mettait à se laver les mains que pour ses capacités à gouverner. L'hégémon incarne donc la puissance sans partage qu'exerce son propre pays sur quelques autres. La déclinaison du mot est limpide, naturelle, automatique : l'hégémon est l'artisan de l'hégémonie. Tout comme un cérémon doit être l'organisateur indispensable de grandes festivités, dont un philarmon dirige avec soin le programme musical, tandis qu'un parcimon veille, lui, à la dépense ? A l'accueil ce sont sans doute des chirognomons qui serrent la main des visiteurs et dérident les acrimons, que des physiognomons prennent quand même soin d'identifier par reconnaissance faciale ?

Chers amis lecteurs de "mots parallèles", quelle chance vous avez d'élargir ici les champs de vos connaissances et de votre vocabulaire !...




1 juillet 2023

N° 287 - Che calcio !

Je n'entends plus rien à la radio, désolé... Elle grésille, elle crachouille, toute brouillée et parasitée... Je l'avais, c'est vrai, à peine écoutée depuis un bon moment et vous vous en êtes rendu compte, vous qui, nombreux, vous êtes étonnés, sinon inquiétés, de mon silence. Mais, voilà, depuis plus d'un mois nous avons d'abord fêté à une semaine d'intervalle deux jeunes et jolies mariées, deux de nos petites filles, puis enchainé deux superbes voyages d'une dizaine de jours, en Alsace et en Italie. Les lacs des Vosges, c'est beau, bien sûr, mais les grands lacs qui se succèdent dans leurs écrins de montagne, du Piémont au Haut Adige, c'est autre chose. Et les cimes acérées des hautes falaises abruptes des Dolomites, c'est quand même plus impressionnant que le Grand Ballon.

Mon petit pocket-transistor DT-250 n'avait pas bougé de la table de nuit. Il était là, en veilleuse, quand sur le versant d'un lac lombard j'ai retrouvé l'ancien collègue avec qui j'avais déjeuné le midi même, face au château de Saint Germain. Le lac miroitait tout en bas de la colline où, du bout du pied, nous échangions des passes de ballon. Au-delà de la rive d'en face les crêtes, suisses sans doute, se découpaient à contre-jour et le sillage des bateaux de promenade tranchait le scintillement argenté de l'eau. D'autres anciens que nous avions évoqués à table se sont joints à nous petit à petit, avec leurs ballons, élargissant le grand cercle montueux et pentu de nos passes croisées. En bas, à un kilomètre ou deux, des vedettes au mouillage étaient amarrées à la jetée du port. Un jeune camarade tenta d'atteindre celle du bout par un long tir en cloche qui fit flop. A mon tour je pris alors un élan formidable, d'une large torsion du buste, et décochai du pied gauche un tir puissant et tendu vers le plus gros des bateaux. Empêtré dans la couette j'atterris à plat-dos sur le plancher, la nuque endolorie par le choc sur le plateau de la table de chevet. Mon poste ne marche plus, il est détraqué. Si jamais le vôtre vous apprend qu'un ferry-boat a coulé en face de Bellagio, soyez gentil, ne dites rien.




 

17 avril 2023

N° 286 - Modes de chez nous


"J'entends à la radio" ne conviendra pas cette fois comme entrée en matière. Honnêtement, s'agissant d'une nouvelle un peu défraichie, je devrais plutôt écrire : "J'ai entendu". Ou même, ayant l'ombre d'un doute sur sa véracité et ne sachant trop quand je l'ai reçue : "J'avais entendu". Si du moins cette inflexion peut excuser une mémoire qui tend à flancher ou une petite propension à faire du moindre souvenir une fable ? 

Mais c'est peut-être à tort que j'attribue une nuance d'à-peu-près, une suspicion de sujet à caution à ce temps composé du mode indicatif qu'est le plus-que-parfait. Plus que parfait... La perfection, dit-on, n'est pas de ce monde, exception faite, semble-t-il, du monde de la conjugaison. Le plus-que-parfait n'ajoute pourtant qu'un tout petit degré à l'imparfait. Pourquoi d'ailleurs le parfait n'aurait-il pas sa place dans le mode indicatif, entre l'imparfait modeste et ce plus-que-parfait prétentieux ? Finalement mon propos ne serait pas moins pertinent si j'évoquais ce qui me vint à l'esprit après que "j'eus entendu à la radio", quitte à passer carrément au passé antérieur. Autrement dit au passé d'avant, au passé du passé. A une époque où je n'avais peut-être même pas la radio. Mais je regretterais ce faisant la petite touche d'incertitude que je souhaitais insinuer en sous-entendu.

Peut-être aurait-il mieux valu que j'abandonnasse l'indicatif trop péremptoire pour explorer les ressources du conditionnel, plus nuancé. En écrivant par exemple, au passé simple : "J'aurais entendu à la radio, si j'en avais eu une". Ou en optant pour le conditionnel-temps et son parfum de retour du futur dans le passé, un rien science-fiction, qui pourrait faire l'affaire : "Je n'imaginais pas que j'entendrais à la radio". Encore que l'incertitude porte là plutôt sur le temps que sur le fond. Tout compte fait c'est peut-être avec le mode subjonctif que je parviendrais le mieux à concéder un doute, une hypothèse, une réserve. En ayant toutefois encore à choisir entre le passé : "Admettons que j'aie entendu à la radio" ; ou l'imparfait : "Si le hasard avait permis que j'entendisse" ; ou, une fois de plus, l'incontournable plus-que-parfait : "Eussé-je été plus attentif, j'eusse entendu à la radio". Dilemme...

Une chose est certaine : il n'y a rien à espérer du mode impératif. Curieux d'ailleurs qu'on ne puisse se l'appliquer à soi-même qu'en dédoublant sa personnalité : "entends la radio" ; ou en la faisant se fondre dans un groupe : "entendons la radio". Ce mode au ton si pressant, si contraignant, si impérieux... Celui de Don Diègue ordonnant au Cid : "Va, cours, vole et nous venge !"
Je vous prie de m'excuser un instant : mon correcteur intelligent d'orthographe artificielle exige que j'écrive : "nous vengeons". 
C'est réglé. Mais je ne sais plus de quoi je voulais vous parler en commençant...




25 mars 2023

N° 285 - A court d'eau bénite ?

 J'ai entendu à la radio que les légumistes de Perpignan, désespérés de voir leurs laitues et leurs concombres sécher sur pied, ont emmené Saint Gaudéric faire le tour de leurs maraichages pour qu'il prenne conscience de la situation.

Ils ont été exaucés : il a plu comme vache qui pisse dès le lendemain matin. Mais je ne vous dis pas le ramdam en très haut lieu ! Saint Patern, un ancien évêque de Vannes qui garde un œil sur la récolte de la charlotte du Morbihan, n'a pas apprécié du tout de se faire griller la politesse. Mais ce ne fut rien comparé au courroux des deux frères Saints Maux et Vénérand qui veillent depuis des siècles sur la fraicheur des pâtures du diocèse d'Evreux : on aurait quand même pu se mettre d'accord pour pleuvoir tous ensemble sur les paroisses de France, sans tirer la couverture nuageuse à soi !

De toute façon il y a longtemps que les paysans ont fait une croix sur Saint Médard, ce picard pas si bon apôtre qui refuse obstinément toute coopération pluvieuse avant juin, où c'est déjà trop tard, et qui ne promet jamais, au mieux, qu'une resucée dans six semaines. Ils se méfient aussi de Saint Barnabé, un levantin qui ne connait rien à nos terroirs mais qui serait capable de lui couper l'eau et l'herbe sous le pied dès la première drache. Il n'y a même plus un fermier qui prenne Saint Gervais au sérieux quand il prétend refaire le coup de la Saint Médard, dix jours après... 

Il reste quand même quelques croquants prêts à s'en remettre à Saint Antoine : puisqu'il a arrêté l'ondée qui menaçait ses ouailles (tu parles d'un miracle...) il peut bien en déclencher une à la demande ? Mais j'ai eu, moi, un ami parachutiste - paix à son âme - qui, un jour, est parti en torche. Il a levé les yeux vers là d'où il tombait et il a appelé : "Saint Antoine, aidez-moi !"  Alors sont sorties d'un nuage une main, qui a saisi sa toile, et une voix :"Quel Saint Antoine ?" "Euh... Saint Antoine de Padoue." Alors le Saint Antoine a lâché : "C'est pas moi", et le parachute. Vous la connaissiez, bien sûr, mais elle est bien bonne. Surtout la chute. Alors, vous savez, faire confiance à Saint Antoine, même pour un parapluie...

Savoir à quel saint se vouer, c'est un sacré problème... A mon avis, plutôt que de prier, essayez donc de chanter maintenant, de votre pire. Ca n'est pas ça qui manque, chez nous, les chansons à pleuvoir : "Il pleut sur Nantes", de Barbara ; "Le jour où la pluie viendra", de Bécaud ; "Un p'tit coin d'parapluie", de Brassens ; "Il peut pleuvoir", de Brel... Tiens, il me manque le cinquième B ? Ah, Béart ! Mais pour Béart "il fait toujours beau quelque part".




2 mars 2023

N° 284 - Méga-bassin

 

J'entends à la radio que nous allons peut-être manquer d'eau : il n'a pas plu depuis des lunes et les nappes risquent d'être à sec dans quelques mois. A la campagne, où l'on craint le pire, on voudrait pouvoir stocker en hiver l'eau nécessaire aux cultures en été. Mais les Verts, qui se méfient de l'évaporation autant que des pompages abusifs et du maïs trop gourmand en arrosage, combattent les projets de méga-bassines.

Le seul projet qui ait échappé à leur vigilance, c'est celui du château de Saint-Germain-en-Laye.

Quand Versailles fût assez avancé pour que le Roi Soleil y déménageât avec sa cour, André le Nôtre, son jardinier, dût laisser en plan le bassin de 25 toises qu'il rêvait de créer devant le Château Vieux. Il n'avait encore tracé de sa plume d'oie qu'un simple cercle à l'encre de Chine sur le papier bistre.

Beaucoup d'eau passa sous le pont du Pecq... Autour de l'abreuvoir de Marly-le-Roi des chevaux-vapeur remplacèrent ceux qui allaient "y boire ensemble". Puis un premier chemin de fer "atmosphérique" parvint à hisser les Parisiens endimanchés jusqu'au pied du château, par un tunnel, sous le parc. Puis on creusa là un énorme trou pour construire la gare-terminus du RER. Une fois l'excavation comblée, une fois les allées et le grand parterre rétablis, il restait sur le remblai compacté de l'esplanade un grand rond un peu creux, là où Le Nôtre aurait fait son bassin.

De l'eau passa sous les ponts du Pecq, du RER et de l'A14... Puis un ravalement rendit toute leur splendeur aux façades du château et il vint aux édiles et à l'architecte en chef du monument l'impérieux désir d'achever enfin l'œuvre du grand roi. L'emplacement était libre, il suffirait d'une mince dalle de béton, d'une margelle et de quelques tuyaux : la décision fut vite prise.

Un ingénieur un peu scrupuleux fit quand même valoir qu'il y avait là dessous, tout près, des galeries abritant des voies ferrées électrifiées et même toutes les archives de la RATP : le bassin ne saurait donc se déformer, se fissurer ni fuir si peu que ce soit. Il fallait absolument poser la dalle sur un plateau rigide. On en fit les plans. Une batterie de gros profilés en acier, enterrés juste de ce qu'il fallait, ferait l'affaire. Ils reporteraient tout le poids du bassin sur des lignes parallèles de pieux minces, longs de 25 m, de sorte que les ouvrages souterrains n'auraient même absolument rien à supporter.

Un peu d'eau coula sous les ponceaux du Rû de Buzot... Un ingénieur en chef plus rigoureux encore interdit alors que la ligne de pieux qui devait servir d'appui intermédiaire s'insérât dans l'intervalle jugé trop étroit des deux tunnels, l'ancien et le nouveau. Il fallait donc franchir les 50 m d'un coup. Le plancher devint un véritable tablier de pont, aux poutres hautes d'un bon mètre...

C'est ainsi qu'on inaugurera bientôt à Saint Germain un grand bassin surélevé, suspendu façon Babylone. Ceux qui rêveraient d'admirer dans ce miroir d'eau le reflet de la noble façade du château pourront le faire, mais en grimpant aux arbres qui bordent l'allée menant à la Grille des Loges...